Question de cadence

Il s’assied.

Il se cale bien.

Important d’être bien assis.

Tout est prêt sur la table.

Le stylo. Le bloc de feuilles.

La bouteille d’encre.

Il regarde.

Il s’empare du stylo.

Il se penche sur la première page.

Celle du dessus.

Une page blanche.

Il s’apprête à écrire.

Au dernier moment,

Il suspend son geste.

La page blanche, en voyant ce pieu noirci foncer sur elle,

prend peur. Elle se rétracte, comme pour amortir le choc.

Elle craint qu’il ne lui perce violemment son étendue immaculée,

abimant irrémédiablement la douceur satinée sur laquelle

la plume pourra glisser sans effort. Elle le connait bien, son

Patrick. Voilà des années qu’ils se côtoient. Tous les jours

de 7h à 9h. C’est leur RV.

Il n’a pas d’idées ce matin.

L’heure tourne.

Déjà 7h56.

Il sent l’odeur du café.

Et toujours pas d’idées.

Que dire ?

Par où commencer ?

La page blanche sent bien son inquiétude aujourd’hui. Ce

n’est pas la première fois. Elle voudrait lui venir en aide.

Mais elle ne sait pas comment faire. Elle est limitée

dans ses actions. Elle ne peut quand même pas écrire à sa place ?

Elle n’a aucun moyen de diriger la plume pour

initier les premiers mots. Ceux du début d’un nouveau

chapitre. Ceux qui lui permettront de se raccrocher à

quelque chose. Pour ensuite dérouler le fil du récit

Patrick mordille le stylo.

Il le repose.

Il croise ses bras.

Il soupire profondément.

Il reprend le stylo.

Il le fait tourner entre ses doigts.

Ses pieds s’agitent.

Il regarde l’heure de nouveau.

8h23.

Encore un soupir.

Il ne va pas y arriver.

Pas aujourd’hui.

Il sèche.

Deux heures pour rien !

Deux heures perdues…

La page blanche soupire à son tour. Beaucoup plus

discrètement. Patrick n’a rien entendu. Elle regrette

qu’il se bloque ainsi parfois. Elle sait comme c’est

important de lâcher prise, de laisser l’esprit errer à

sa guise en de vastes océans de rêveries. Laisser

les idées venir à soi, les laisser se présenter, se

faire belles, parées de leurs plus beaux atours littéraires.

Il ne reste plus ensuite qu’à les cueillir pour les arranger

dans une composition qui mette en valeur leurs couleurs

et leurs parfums…

Patrick se lève brusquement.

C’est foutu !

Il range la chaise bruyamment.Va à grands pas vers la porte.

Qu’il ouvre et claque

En sortant de la pièce.

Quelque chose coule sur la page blanche.

Elle pleure des larmes invisibles…

Catherine L.

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