Nous avons aimé cette nouvelle de Didier CATTIAUT qui a reçu le deuxième prix de la nouvelle humoristique 2020
Une enquête
« Tous les animaux parlent, sauf le perroquet qui parle ».
Cette citation de Jules Renard interpella l’inspecteur. Si la solution se trouvait là ? Avec un tel patronyme, on est à son affaire en matière d’animaux…
Son enquête était depuis belle lurette enlisée, que risquait-il de plus ? Être la risée du village, c’était déjà fait ! Edgar Lazare se pinça le nez comme il en avait l’habitude lorsqu’une idée surgissait de son tréfonds. La chose était décidée, il irait dès demain en ville se trouver un de ces oiseaux bavards !
« Les perroquets ne parlent pas naturellement, il faut savoir les faire parler ! » Le vendeur déclamait son argumentaire comme un vieux cabotin. Vêtu d’une veste bleue, d’une chemise jaune avec sa cravate rouge et d’un pantalon vert, il ponctuait ses phrases avec de grands mouvements des bras comme s’il voulait s’envoler. L’inspecteur sourit intérieurement, « faire parler ! C’est bien là dans mes cordes ! »
Après avoir longuement observé les volatiles qui se balançaient mollement sur leur sorte de portemanteau en l’observant tout autant, il finit par arrêter son choix sur celui qui lui semblait le mieux correspondre à ses critères. Lesquels, il ne saurait trop le dire… il lui suffisait cependant de suivre son instinct de chasseur.
« Vous pouvez décrocher celui-ci du perroquet, je le prends ! » dit-il avec malice au vendeur.
— Ah, trop drôle ! On ne me l’avait jamais dite, celle-là !
Lazare n’était pas peu fier de son mot.
— « Je vous l’emballe ou c’est pour manger sur place ? » Le vendeur rit en faisant un clin d’oeil à l’inspecteur qui se contenta de se pincer le nez, comme chaque fois qu’il ne trouvait pas à répliquer. Le perroquet, lui, ouvrit le bec et se pinça l’aile droite, ce qu’il faisait toujours quand ça le grattait là. L’affaire dans laquelle l’inspecteur Lazare était à vrai dire embourbé, était un meurtre. Le facteur d’un petit bourg avait été retrouvé mort sur sa tournée, en rase campagne, criblé de plombs, un calibre 12 comme l’indiquait l’autopsie. Tous les chasseurs de ce coin du Sud-Ouest utilisaient ce type de munition et impossible d’identifier l’arme. Le facteur était apparemment un homme sans histoire, célibataire, pas de dettes, apprécié de tous au village. L’inspecteur avait fait son enquête de routine, voisins, amis, collègues de travail…Pas de témoin, pas d’indice, pas la moindre piste. Il sembla même à l’enquêteur qu’une sorte de loi du silence unissait toutes les personnes qu’il interrogeait. Une commère lui conseilla même d’enquêter sur les déjections canines plutôt que de chercher autre chose qu’un simple accident de chasse.
L’enquête était au point mort, aussi mort que le facteur.
Des médiums et autres radiesthésistes s’étaient bien proposés pour une aide gracieuse, mais tout de même, restons sérieux !
L’enquêteur Lazare, qui aimait Sherlock Holmes, avait pour devise « Quand on a essayé tous les possibles, il faut tenter les impossibles. »
La première étape de son plan était donc là, devant lui, dans son studio de passage loué pour le temps de l’enquête, sur son perchoir tout neuf, l’œil vide, claudicant d’une patte sur l’autre. Il ne s’agissait plus maintenant que de le faire parler. Dans les brochures qu’il n’avait pas manqué de consulter, la même méthode revenait en boucle : de la patience et du temps. Bien que pourvu de la première qualité requise, il ne pouvait pas s’offrir le luxe d’une longue et laborieuse éducation pour dresser l’habitant du perchoir, la retraite n’était plus si loin. Il y avait bien aussi la méthode policière du gentil et du méchant, mais il était seul… Non, il avait une autre idée… Au retour de l’animalerie, il s’était arrêté chez un caviste et y avait trouvé ce qu’il cherchait. Et ce fut presque sans surprise qu’il constata avec plaisir que, lorsqu’il sortit la bouteille de vieux ratafia de rhum, l’oiseau eut une réaction qu’on pouvait assimiler à une sorte de jubilation qui se traduisait par un gonflement des ailes, un mouvement rapide et latéral de la tête sans quitter la bouteille du regard, le tout en émettant des roucoulements profonds. En prenant bien soin de laisser voir tous ses gestes à l’animal, l’inspecteur versa une rasade du nectar dans un verre à liqueur et le déposa délicatement sur la plate-forme du perchoir. L’odeur agréable du bon rhum commençait doucement à envahir la pièce. Il s’en remplit également un verre, le tendit vers son compagnon comme pour trinquer avec lui, le porta à ses lèvres et le vida cul sec. Un temps interdit, semblant encore hésiter, le perroquet se précipita lentement vers sa ration, y plongea le bec et la siffla d’un trait. Son premier mot fut « encorrrre ».
« Bingo, Edgar ! » se dit Edgar qui s’appelait par son prénom quand il était fier de lui.
S’ensuivit une nuit des plus déplumantes comme il n’en avait pas vécu depuis des années.
Au fur et à mesure que la bouteille s’évaporait, le volatile devenait de plus en plus volubile. Ainsi l’inspecteur apprit les origines caribéennes de l’Ara, l’histoire de ses ancêtres compagnons de pirates, son voyage vers la France après avoir été vendu à un touriste peu scrupuleux qui l’abandonna dans la boutique où Lazare avait pu le trouver.
« Êtes-vous un pirate, capitaine ?
— Je suis Edgar Lazare, capitaine de police.
— Il y a encore des pirates ?
— Oui, mais les pirates de maintenant utilisent plutôt
la souris… »
Cette dernière remarque fit beaucoup rire l’oiseau et enchanta Edgar qui rit à son tour.
« Ah ! C’est bien la première fois que je vois un Ara qui rit ! J’en suis baba !
— Baba au rhum ! » s’esclaffa l’oiseau.
L’ambiance était bon-enfant.
« Je veux un avocat ! »
Edgar fut d’abord désappointé- mais l’oiseau d’ajouter :
« J’ai faim ! »
En effet, il était déjà le matin et pendant qu’ils déjeunaient, Lazare expliqua à l’Ara ce qu’il espérait de lui, à savoir interroger les animaux du coin, recueillir des informations et des témoignages qui sortiraient l’enquête de l’ornière. Entre deux bouchées d’avocat, le bavard lui fit savoir que c’était dans ses cordes.
Les résultats ne se firent pas attendre. Un corbeau, il en faut toujours un dans ce genre d’affaire, mit nos deux compagnons sur la piste de la femme du boulanger dont la chatte informa nos limiers qu’elle recevait souvent les hommages appuyés de feu l’homme de lettres. La fouine de la commère leur révéla ensuite que la boulangère n’était pas la seule
pâtisserie que dégustait le galant. La poule du curé leur confessa finalement que nombre de paroissiens mâles supportaient, bien malgré eux, de jolies paires de cornes. C’est à ce stade de l’enquête que les deux compères croisèrent le Maire.
« L’hasard fait bien les choses, je voulais vous parler, inspecteur ».
— Le Lazare fait ce qu’il peut, Monsieur le Maire, je vous écoute.
— Inspecteur, je n’irai pas par quatre chemins. Vous êtes sur le point d’aboutir et il n’est dans l’intérêt de personne au village que notre boulanger – oui, c’est lui – finisse en prison pour ce qui a été un regrettable accident, une dispute, une chute, un coup qui part. J’en fus moi-même le témoin. Mais vous n’aurez jamais la moindre preuve et personne au village ne vous dira quoi que ce soit ! Mieux, nous serons dix à jurer qu’il était à boire un coup au bar avec nous à l’heure de ce funeste instant. Vous me semblez un brave homme,
Edgar, concluez à l’accident… Le facteur était un coucou sans scrupule qui n’a apporté que du malheur – paix à son âme de pécheur- mais nous ne pouvons pas nous passer de notre pain quotidien ! »
Edgar remercia le maire et repartit en se pinçant le nez comme chaque fois qu’il était perplexe. Le soir, autour d’une nouvelle ration de ratafia, consommée cette fois avec modération, la discussion avec son ami des îles alla bon train sur le cas de conscience que lui posait la situation. Le maire n’avait pas tout à fait tort, Lazare ne pouvait pas amener à la barre son perroquet et tous les passagers de l’Arche !
Au fond du verre, il trouva sa vérité. Le lendemain matin, Edgar Lazare fit ses valises et,
son oiseau sur l’épaule, se dirigea d’un pied léger vers la gare routière.
« Je vais conclure à l’accident, matelot…
— Ah, capitaine, je savais bien que vous étiez un pirate, au fond ! » L’oiseau eut à peine le temps de savourer sa réplique qu’il sentit l’homme se dérober sous ses pattes.
«Palsambleu ! »
Avec l’élégance d’une patineuse, Edgar réussit à ne pas s’étaler sur le trottoir.
Une fois rétabli, il se pinça le nez. Mais chacun en aurait fait autant avec cette infâme odeur de crotte de chien nourri à la croquette qui parfumait l’incident.
« Voilà une histoire qui a bien failli se terminer par une chute ! Maudit cabot… » pesta l’inspecteur.
Son fidèle compagnon, qui s’était mis en sustentation le temps qu’il le fallait, vint se replacer délicatement sur son épaule et lui glissa au creux de l’oreille : « Le chihuahua de la coiffeuse a fait le coup ! » Edgar leva les yeux et aperçut un oiseau noir branché sur le câble du téléphone.
« Le corbeau ? »
— « Non capitaine, le corbeau parle par énigmes, là, c’est un alexandrin, donc c’est une corneille ! »
Décidément, j’ai beaucoup à apprendre de la fréquentation de la gent animale, pensa Edgar.
« Alors il nous reste deux choses à faire avant de quitter ce charmant lieu : primo, une bonne prune à la coiffeuse, deuzio, un coup de fil au maire, j’ai encore besoin d’un éclaircissement…
— D’habitude, l’éclaircissement, c’est la coiffeuse qui le fait ! » ne manqua pas d’ajouter le coquin d’oiseau.
Malgré les risques à circuler à pied sur ces trottoirs piégés, l’humeur était donc au beau fixe.
La coiffeuse n’en revint pas de la vitesse à laquelle la police pouvait remonter l’ADN canin.
« … je conclus à l’accident mais je suis tout de même curieux d’une chose, monsieur le Maire, comment avez-vous pu savoir où en était mon enquête ? »
Le maire eut un petit rire au bout du fil avant de lui répondre :
« J’ai moi-même un mainate, inspecteur… »
Didier CATTIAUT