Ecriture résolutive

La violence

Je m’adresse à mes genoux

Voilà, ce que je ne soupçonnais pas est arrivé. Je n’aurai pas cru imaginer il y a quelques années relater ces faits sur la place publique, mais là vous ne me laissez pas le choix. Vous m’obligez à étaler ce que par amour propre on préfère éluder. Ce n’est pas parce que j’avais le vertige que vous avez refusé de bosser, les longues randonnées ne vous ont jamais fait peur, même s’il m’arrivait de refuser de vous solliciter, le vide aux faîtes de certains endroits m’empêchait de réagir sainement, jamais vous ne tremblâtes sur vos attaches. Je vous faisais confiance… Maintenant, je vous le dis sans détour, il se pourrait bien que cela vous arrive de trembler et le gaz des sommets n’y est pour rien.

Qu’entends-je ? Un rire sournois ? Vous mettez ma parole en doute ? Le jour où ma jambe m’a trahie, vous devez vous en souvenir, jamais cela ne s’était produit, et copain comme cochons, à droite et à gauche, vous vous êtes donné le mot ‘voyons combien de temps il va tenir’, eh bien le temps est venu, vous m’obligez à optimaliser mes déplacements, ne pas faire plus de pas que nécessaire…vous jouez avec le feu, c’est du moins ce que je ressens dans mes articulations, vous faites un parcours du combattant du moindre de mes mouvements.

J’entends des murmures… ‘à son âge, c’est normal, il est dans les statistiques…’ mais les statistiques on peut les bousculer et je vais vous apprendre de quelles façons on peut chahuter avec les tendances. Ouvrez bien vos cartilages :

Vous vous êtes gaussé des multiples injections dont vous auriez dû vous méfier, vous avez persisté à ne rien changer, fait vos mauvaises têtes de rotule… Mais il se pourrait que vous la perdiez non pas sur le gibet de la Place de Grève, mais dans un lieu aseptisé, où la scie remplace la guillotine. Vous êtes avertis, le sursis sera court.  

Antoine

D’après une carte DIXIT

Fleury-Mérogis, le 10 septembre 

         Monsieur le Juge, 

 Nous nous rencontrâmes dans de funestes circonstances mardi dernier puisque j’étais dans le box des accusés et que vous me gratifiâtes d’un vigoureux coup de marteau qui me fit une bosse que je porte toujours aujourd’hui.

  Je suis le cochon Carsin, je suis innocent et j’entends bien vous le prouver.

  Premièrement, je me suis trouvé au mauvais endroit au mauvais moment : si j’étais mardi dernier dans la salle polyvalente de la forêt, c’est parce que je cherchais le concours de beauté. Voyez-vous, ma mère m’a toujours dit que j’étais particulièrement mignon pour un cochon, un teint bien rose, une jolie queue en tire-bouchon… Enfin bref, revenons à nos cochons, euh ! à nos moutons !

  Je cherchais donc le jugement des animaux quand un lapin blanc me colle une pancarte dans les pattes et me pousse dans la salle du tribunal en me disant : « Pose pas de questions, dis oui à tout ! » Voilà pourquoi je fus embarqué contre ma volonté dans cette séance tout sauf chouette – sauf votre respect, Monsieur le Juge.

  Deuxièmement, l’erreur aurait pu facilement être rectifiée si mon avocat avait pu être présent. Or, pas plus tard que la semaine dernière, Monsieur Lanio fut dévoré par le loup, alors qu’il prenait sa pause à la buvette, le même loup inculpé également et que vous relaxâtes sous prétexte qu’il était plus fort que vous aux échecs. « Les animaux, mes amis… Les aimer, les respecter », mon œil, oui !

  Troisièmement, et là vous ne pourrez trouver à y redire, j’en appelle à votre bon sens. Vous m’auriez condamné pour un vol de bonbons à la menthe ou de pâtes de fruits, je ne dis pas… Mais pour un trafic de saucisson !? Vous m’avez bien regardé ?

  J’en appelle donc à votre clémence, Monsieur le Juge, et vous demande instamment de faire le nécessaire pour me sortir de ce pétrin.

Le cochon Carsin

Astrid

D’après une carte DIXIT

Un orchestre d’anges

Salut Zilou,

On a du taf ! Je ne sais pas si t’es au courant, mais notre planning est complètement chamboulé… il parait qu’une grande dame se prépare à rejoindre la galaxie des âmes pures. Du coup, la répète pour son arrivée est prioritaire. Alors on laisse tomber la « Marche des Anges », la « Symphonie Céleste » et tous les arrangements des vieux cantiques.

Je sais, ça fait pas sérieux après toute la pression qu’on nous a mis juste avant les vacs.

Je te dis pas la tête de Zano et Zulio quand je leur ai dit ! J’ai cru qu Zano allait faire exploser son saxo tellement il s’est mis à souffler furieusement dedans ! Quant à Zulio, sa trompette, elle, en a perdu la voix…

Mais moi je n’suis pas mécontent de ce revirement. Finalement, on s’adresse à nous pour ce que nous savons le mieux faire. Beauté et harmonie. Musique de l’infini. Liberté dans la joie et le partage. Calme et volupté. Hum, hum, je m’égare un peu là… Bref, avec nous tout est grâce, bien loin des pesanteurs terrestres et de leur cortège de désolation.

J’ai cru comprendre que la nouvelle avait bien besoin de sobriété et de simplicité. Alors mettons-y tout notre cœur, et tout notre art. Il paraitrait qu’elle avait le sens de l’humour. Si on ajoutait quelques tonalités jazzy, et quelques mesures de java, tu crois que ça lui plairait ? Qu’en penses-tu ?

Allez, salut Zilou ! Je te laisse à tes gammes… et à demain, à la répète ! Ton copain Zaki.

Catherine

Ecriture sensorielle

Il existe un pays, un lieu magique, un lieu de lumière.

Parfois, quand le soleil est au zénith, l’ombre disparaît pour toujours, tu en es persuadé.  Lui seul, en maître absolu, te caresse et la peau te brûle et c’est délicieux, tu deviens pain doré.

Un endroit dans lequel le temps s’arrête.

D’abord la montagne là, juste devant. La ligne d’horizon. Une couverture de végétation rase, rouge presque lorsqu’elle n’est pas encore brûlée et le soleil qui naît. Premier jour du monde.  

Et l’eau qui t’appelle. Tu la vois. Ton regard ne peut s’en détacher.

La mer, sa couleur à elle, émeraude incomparable. Resplendissant trésor. Elle t’attire tant : ton corps n’a de cesse que de s’y plonger, de s’envelopper de sa fraîcheur, caresse, éteindre le feu. Tout ton être n’aspire qu’à s’unir à elle.

La regarder te rafraîchit, la contempler te transforme. Tu deviens sirène, c’est certain, tant elle t’appelle, tu deviens marin, tu deviens poisson.

Mais il n’y a pas qu’elle.

Tu es ébloui par les couleurs, roses, rouges, bleus, violets des grappes fleuries de bougainvilliers qui tentent en vain de s’échapper des jardins clos. Et tu es conquis, hypnotisé par ces couleurs- là, si intenses que ton indifférence a fui ; elles explosent sans nuance et t’éclaboussent …le bleu, les fleurs de lauriers, les murs blancs qui aveuglent. Regarde le sol, rien que lui. Il est gris bleuté, ou blanc de chaux, quelques brins d’herbe, des fleurs encore, des fleurs et tes yeux ne savent plus sur quoi se poser.

 Ton regard danse jusqu’à l’évanouissement de plaisir.

 Ferme les paupières, elles sont là encore, les couleurs, qui illuminent tes rêves et tes souvenirs. Trop parfois, trop de beauté, tu aspires à la nuit et tu attends résolument l’instant où la palette à nouveau colorera la vie du jour suivant. Tu deviens peintre, tu deviens musicien.

Les ruelles fraîches, les figuiers et leur odeur à eux, addictive, les bateaux de pêche qui dansent, la plage noire et le soleil et l’ombre qui jouent sur les places publiques et le vent, parfois.

Tu te laisses porter, tout est caresse qui te calme, t’apaise. 
 Tu souris, c’est plus fort que toi.  

Tu deviens ici lumière et couleur toi de même. Tu te métamorphoses et changes de nature.

Juste tu es.

Peut-être un nourrisson qui découvre sans connaître, qui vit sans savoir, qui rêve sans mots.

Peut-être redeviens tu ce nouveau- né, retrouves-tu, au profond, des sensations oubliées, archaïques et nourricières.

Peut-être.

Dans ce pays tu croiseras des gens.  Leurs visages ouverts, leurs regards francs…Silencieux et souriants. Juste sans les mots. Juste là. Juste présents.

Tu t’y plairas, la question ne se pose même pas. Quoi que tu aimes, tu t’y plairas.   Qui que tu sois, tu t’y plairas.

Tu déambules, tu ne peux pas faire autrement, parce que tes pieds t’entraînent, parce que ton corps tout entier te mène devant , là, deux pas plus loin .

 Tu veux sentir encore, ressentir encore, voir, explorer, goûter encore ce qui s’offre ici, parce que c’est juste bon.               

Encore, encore.

Ce n’est plus toi qui es là, ce toi-là est resté quelque part entre deux mondes. Ton avion minuscule a atterri sur une autre planète d’où tous tes repères sont absents. Le temps s’est arrêté et chaque instant a un goût d’éternité.

Clara, le 1er juillet 2022

En fait, ça ne s’est pas du tout passé comme ça !

En fait, ça ne s’est pas du tout passé comme ça…

« L’histoire du petit Chaperon Rouge, vous vous rappelez ? La petite gamine qui apporte un pot de beurre à sa grand-mère…

Je m’appelle Mouloud, je suis un pote du Petit Chaperon et, sur la vie d’ma mère, ça s’est pas du tout passé comme ça ! En fait c’est une histoire trop chelou. Le Pt’it Chaperon il vivait sur Panam, dans le 9 – 3. Tous les jours c’était la misère dans son quartier : prostitution en bandes organisées, braquages, poursuites avec les flics, tout ça… En fait ses parents y bossaient pas, et ils voulaient trop se faire de l’oseille, tu vois ? Petit Chaperon il allait pas à l’école parce que ses parents ils pouvaient pas payer, la misère j’te dis !

Un jour ils ont discuté avec un grand du quartier, sur la vie d’ma mère c’était le plus gros dealer de Panam, tout l’monde y baissaient les yeux quand ils le croisaient. Après ça, les parents y zont demandé à Petit Chaperon d’aller livrer un bail dans le 9 – 4 pour un mec qu’ils connaissaient même pas. Du style Petit Chaperon il devait déposer 20 Kg de Marie Jeanne chez un gars trop chelou. En vrai, il a chouravé le scoot de son frère et il est parti livrer la came chez le gars. Il a tracé, sa mère, sur le périf pas de permis, pas de papiers et tout. Il a doublé les Kondés, c’était trop ouf ! 

Il est arrivé chez le gars, une baraque cradingue, portail défoncé et tout, un chien qui grognait, la grosse loose. 

Petit Chaperon il a sonné, et là j’te jure il y a un loup en peignoir qu’est sorti, et il a demandé à petit Chaperon : « t’as la came, gamin ? »

Vas-y Petit Chaperon il a balisé sa mère, il a ouvert le scoot, il a filé la came au gars, et il s’est barré en deux – deux, trop chelou le loup en peignoir ! »

Nicolas

L’eau

Ô

Plus de mille ans se sont écoulés depuis que nous avons envahi l’Andalousie. Séville, Cordoue et Grenade en sont les témoins.

A Cordoue nous avons construit La Mezquita, un écrin composé de mille pilastres, et devant un tel joyau ils se sont inclinés et la Reconquista a édifié en son sein une cathédrale. Le style mudejar est né et a marqué la fusion de nos vies, de nos échanges, de nos cultures. Un syncrétisme inouï et réussi de nos civilisations a émergé.

Nous avons bâti l’Alhambra et ses jardins en étages séparés d’escaliers et de pergolas fleuries. Les fontaines et les bassins y sont nombreux dans lesquels se reflètent la végétation et les façades ornées des palais. L’eau s’écoule en permanence, avec elle le temps mais les pierres ont figé cet instant.

Ferme les yeux et entends le ruissellement de l’eau des fontaines comme les espagnols ont entendu nos armées déferler. L’eau chante en l’honneur de l’Alhambra. Cette douce mélopée t’invite à la langueur, à la rêverie et la quiétude.

En France un prestigieux music-hall parisien porte son nom mais aucune voix n’aura égalé ce chant aquatique. Dans ces jardins paradisiaques tu es inondé de beauté et de béatitude. Ferme de nouveau les yeux et écoute comme mes paroles sont justes.

G.

Une lecture à partager…

Nous avons aimé cette nouvelle de Didier CATTIAUT qui a reçu le deuxième prix de la nouvelle humoristique 2020

Une enquête

« Tous les animaux parlent, sauf le perroquet qui parle ». 

Cette citation de Jules Renard interpella l’inspecteur. Si la solution se trouvait là ? Avec un tel patronyme, on est à son affaire en matière d’animaux…

Son enquête était depuis belle lurette enlisée, que risquait-il de plus ? Être la risée du village, c’était déjà fait ! Edgar Lazare se pinça le nez comme il en avait l’habitude lorsqu’une idée surgissait de son tréfonds. La chose était décidée, il irait dès demain en ville se trouver un de ces oiseaux bavards !

« Les perroquets ne parlent pas naturellement, il faut savoir les faire parler ! » Le vendeur déclamait son argumentaire comme un vieux cabotin. Vêtu d’une veste bleue, d’une chemise jaune avec sa cravate rouge et d’un pantalon vert, il ponctuait ses phrases avec de grands mouvements des bras comme s’il voulait s’envoler. L’inspecteur sourit intérieurement, « faire parler ! C’est bien là dans mes cordes ! »

Après avoir longuement observé les volatiles qui se balançaient mollement sur leur sorte de portemanteau en l’observant tout autant, il finit par arrêter son choix sur celui qui lui semblait le mieux correspondre à ses critères. Lesquels, il ne saurait trop le dire… il lui suffisait cependant de suivre son instinct de chasseur.

« Vous pouvez décrocher celui-ci du perroquet, je le prends ! » dit-il avec malice au vendeur.

— Ah, trop drôle ! On ne me l’avait jamais dite, celle-là ! 

Lazare n’était pas peu fier de son mot.

— « Je vous l’emballe ou c’est pour manger sur place ? » Le vendeur rit en faisant un clin d’oeil à l’inspecteur qui se contenta de se pincer le nez, comme chaque fois qu’il ne trouvait pas à répliquer. Le perroquet, lui, ouvrit le bec et se pinça l’aile droite, ce qu’il faisait toujours quand ça le grattait là. L’affaire dans laquelle l’inspecteur Lazare était à vrai dire embourbé, était un meurtre. Le facteur d’un petit bourg avait été retrouvé mort sur sa tournée, en rase campagne, criblé de plombs, un calibre 12 comme l’indiquait l’autopsie. Tous les chasseurs de ce coin du Sud-Ouest utilisaient ce type de munition et impossible d’identifier l’arme. Le facteur était apparemment un homme sans histoire, célibataire, pas de dettes, apprécié de tous au village. L’inspecteur avait fait son enquête de routine, voisins, amis, collègues de travail…Pas de témoin, pas d’indice, pas la moindre piste. Il sembla même à l’enquêteur qu’une sorte de loi du silence unissait toutes les personnes qu’il interrogeait. Une commère lui conseilla même d’enquêter sur les déjections canines plutôt que de chercher autre chose qu’un simple accident de chasse.

L’enquête était au point mort, aussi mort que le facteur.

Des médiums et autres radiesthésistes s’étaient bien proposés pour une aide gracieuse, mais tout de même, restons sérieux !

L’enquêteur Lazare, qui aimait Sherlock Holmes, avait pour devise « Quand on a essayé tous les possibles, il faut tenter les impossibles. »

La première étape de son plan était donc là, devant lui, dans son studio de passage loué pour le temps de l’enquête, sur son perchoir tout neuf, l’œil vide, claudicant d’une patte sur l’autre. Il ne s’agissait plus maintenant que de le faire parler. Dans les brochures qu’il n’avait pas manqué de consulter, la même méthode revenait en boucle : de la patience et du temps. Bien que pourvu de la première qualité requise, il ne pouvait pas s’offrir le luxe d’une longue et laborieuse éducation pour dresser l’habitant du perchoir, la retraite n’était plus si loin. Il y avait bien aussi la méthode policière du gentil et du méchant, mais il était seul… Non, il avait une autre idée… Au retour de l’animalerie, il s’était arrêté chez un caviste et y avait trouvé ce qu’il cherchait. Et ce fut presque sans surprise qu’il constata avec plaisir que, lorsqu’il sortit la bouteille de vieux ratafia de rhum, l’oiseau eut une réaction qu’on pouvait assimiler à une sorte de jubilation qui se traduisait par un gonflement des ailes, un mouvement rapide et latéral de la tête sans quitter la bouteille du regard, le tout en émettant des roucoulements profonds. En prenant bien soin de laisser voir tous ses gestes à l’animal, l’inspecteur versa une rasade du nectar dans un verre à liqueur et le déposa délicatement sur la plate-forme du perchoir. L’odeur agréable du bon rhum commençait doucement à envahir la pièce. Il s’en remplit également un verre, le tendit vers son compagnon comme pour trinquer avec lui, le porta à ses lèvres et le vida cul sec. Un temps interdit, semblant encore hésiter, le perroquet se précipita lentement vers sa ration, y plongea le bec et la siffla d’un trait. Son premier mot fut « encorrrre ».

« Bingo, Edgar ! » se dit Edgar qui s’appelait par son prénom quand il était fier de lui.

S’ensuivit une nuit des plus déplumantes comme il n’en avait pas vécu depuis des années.

Au fur et à mesure que la bouteille s’évaporait, le volatile devenait de plus en plus volubile. Ainsi l’inspecteur apprit les origines caribéennes de l’Ara, l’histoire de ses ancêtres compagnons de pirates, son voyage vers la France après avoir été vendu à un touriste peu scrupuleux qui l’abandonna dans la boutique où Lazare avait pu le trouver.

« Êtes-vous un pirate, capitaine ?

— Je suis Edgar Lazare, capitaine de police.

— Il y a encore des pirates ?

— Oui, mais les pirates de maintenant utilisent plutôt

la souris… »

Cette dernière remarque fit beaucoup rire l’oiseau et enchanta Edgar qui rit à son tour.

« Ah ! C’est bien la première fois que je vois un Ara qui rit ! J’en suis baba !

— Baba au rhum ! » s’esclaffa l’oiseau.

L’ambiance était bon-enfant.

« Je veux un avocat ! »

Edgar fut d’abord désappointé- mais l’oiseau d’ajouter :

« J’ai faim ! »

En effet, il était déjà le matin et pendant qu’ils déjeunaient, Lazare expliqua à l’Ara ce qu’il espérait de lui, à savoir interroger les animaux du coin, recueillir des informations et des témoignages qui sortiraient l’enquête de l’ornière. Entre deux bouchées d’avocat, le bavard lui fit savoir que c’était dans ses cordes.

Les résultats ne se firent pas attendre. Un corbeau, il en faut toujours un dans ce genre d’affaire, mit nos deux compagnons sur la piste de la femme du boulanger dont la chatte informa nos limiers qu’elle recevait souvent les hommages appuyés de feu l’homme de lettres. La fouine de la commère leur révéla ensuite que la boulangère n’était pas la seule

pâtisserie que dégustait le galant. La poule du curé leur confessa finalement que nombre de paroissiens mâles supportaient, bien malgré eux, de jolies paires de cornes. C’est à ce stade de l’enquête que les deux compères croisèrent le Maire.

« L’hasard fait bien les choses, je voulais vous parler, inspecteur ».

— Le Lazare fait ce qu’il peut, Monsieur le Maire, je vous écoute.

— Inspecteur, je n’irai pas par quatre chemins. Vous êtes sur le point d’aboutir et il n’est dans l’intérêt de personne au village que notre boulanger – oui, c’est lui – finisse en prison pour ce qui a été un regrettable accident, une dispute, une chute, un coup qui part. J’en fus moi-même le témoin. Mais vous n’aurez jamais la moindre preuve et personne au village ne vous dira quoi que ce soit ! Mieux, nous serons dix à jurer qu’il était à boire un coup au bar avec nous à l’heure de ce funeste instant. Vous me semblez un brave homme,

Edgar, concluez à l’accident… Le facteur était un coucou sans scrupule qui n’a apporté que du malheur – paix à son âme de pécheur- mais nous ne pouvons pas nous passer de notre pain quotidien ! »

Edgar remercia le maire et repartit en se pinçant le nez comme chaque fois qu’il était perplexe. Le soir, autour d’une nouvelle ration de ratafia, consommée cette fois avec modération, la discussion avec son ami des îles alla bon train sur le cas de conscience que lui posait la situation. Le maire n’avait pas tout à fait tort, Lazare ne pouvait pas amener à la barre son perroquet et tous les passagers de l’Arche !

Au fond du verre, il trouva sa vérité. Le lendemain matin, Edgar Lazare fit ses valises et,

son oiseau sur l’épaule, se dirigea d’un pied léger vers la gare routière.

« Je vais conclure à l’accident, matelot…

— Ah, capitaine, je savais bien que vous étiez un pirate, au fond ! » L’oiseau eut à peine le temps de savourer sa réplique qu’il sentit l’homme se dérober sous ses pattes.

«Palsambleu ! » 

Avec l’élégance d’une patineuse, Edgar réussit à ne pas s’étaler sur le trottoir.

Une fois rétabli, il se pinça le nez. Mais chacun en aurait fait autant avec cette infâme odeur de crotte de chien nourri à la croquette qui parfumait l’incident.

« Voilà une histoire qui a bien failli se terminer par une chute ! Maudit cabot… » pesta l’inspecteur.

Son fidèle compagnon, qui s’était mis en sustentation le temps qu’il le fallait, vint se replacer délicatement sur son épaule et lui glissa au creux de l’oreille : « Le chihuahua de la coiffeuse a fait le coup ! » Edgar leva les yeux et aperçut un oiseau noir branché sur le câble du téléphone.

« Le corbeau ? »

— « Non capitaine, le corbeau parle par énigmes, là, c’est un alexandrin, donc c’est une corneille ! »

Décidément, j’ai beaucoup à apprendre de la fréquentation de la gent animale, pensa Edgar.

« Alors il nous reste deux choses à faire avant de quitter ce charmant lieu : primo, une bonne prune à la coiffeuse, deuzio, un coup de fil au maire, j’ai encore besoin d’un éclaircissement…

— D’habitude, l’éclaircissement, c’est la coiffeuse qui le fait ! » ne manqua pas d’ajouter le coquin d’oiseau.

Malgré les risques à circuler à pied sur ces trottoirs piégés, l’humeur était donc au beau fixe.

La coiffeuse n’en revint pas de la vitesse à laquelle la police pouvait remonter l’ADN canin.

« … je conclus à l’accident mais je suis tout de même curieux d’une chose, monsieur le Maire, comment avez-vous pu savoir où en était mon enquête ? »

Le maire eut un petit rire au bout du fil avant de lui répondre :

« J’ai moi-même un mainate, inspecteur… »

Didier CATTIAUT

Les livres qui ont inspiré les ateliers d’écriture de janvier à novembre 2020

  • Chroniques martiennes, Ray Bradbury
  • A la ligne, feuillets d’usine, Joseph Ponthus
  • Petits poèmes en prose, Charles Baudelaire
  • Le dictionnaire des mots rares et précieux
  • Le fabuleux destin de la main, collectif, Les mains célestes, Philippe Gaillard
  • La folle allure, Christian Bobin
  • La vengeance de la pelouse, Richard Brautigan, titre de la nouvelle : Café
  • Nous sommes tous des Playmobiles, Nicolas Ancion, titre de la nouvelle : La tâche
  • Villas sans soucis, Georges Kolebka
  • Notes de chevet, Sei Shônagon
  • Alger, journal intense, Mustapha Benfodil
  • Dialoguer, Pierre Le Gall (livre de photos)
  • Le jour du chien, Caroline Lamarche
  • Le voile noir, Anny Duperey
  • 10 minutes et trente-huit secondes dans ce monde étrange, Elif Shafak
  • Trente autoportraits sur mon lit de mort, Eric Chevillard
  • Le prophète, Khalil Gibran
  • Mon grand-père, Valérie Mréjen
  • Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Georges Perec
  • Noir comme d’habitude, Annie Saumont
  • L’oiseau des morts, André Marcel Adamek

Un texte qui nous a touché

 AQUARIUS

La mer autour de moi ressemble à ma savane
Où des vagues de vent vont jusqu’à l’horizon
Et qui frôlent les herbes avec de longs frissons
Et des ombres moirées coulent en caravanes

J’ai quitté mon village et mon père en pleurait
comme  pleurait aussi la vie qui m’entourait
Mais dans nos coeurs naïfs s’enflammait cet appel
Qui pousse vers le nord les enfants du Sahel

Ce matin, le moteur s’est tu dans un soupir

Qui nous dit l’Italie, lointaine à en mourir

La peur nous envahit comme une main hideuse
Qui fait griser les peaux, qui fait ternir les yeux
Qui tue ce qu’on rêvait, une aventure heureuse
Parce que nous étions jeunes et que nous étions deux
Ils savaient bien, ceux-là, qui riaient sur la plage
Qui riaent de nos peurs en poussant le canot
Après avoir volé notre argent et notre âge

Ils savaient bien ceux-là et j’en hurle de rage
Et je suis haine et peur et viennent des sanglots


Petite soeur violée, souris et sois sereine
Là-bas , le grand bateau fait hurler sa sirène

Loïc