Une nouvelle policière

                                          MAMAN

– Bonjour Madame, alors pour moi, ce sera un croissant, et pour Maman, un pain aux raisins.

– Ah, bonjour Jean, et comment elle va, votre mère ?

– Ben, elle est toujours alitée depuis qu’elle a attrapé la COVID.

– Heureusement que vous êtes toujours là pour vous en occuper. Allez, bonne journée et bien le bonjour à votre mère.

De retour à la maison, je vais chercher du bois et je rallume la cuisinière. Il me reste encore 15 kg de ragoût à réchauffer, ça va me prendre du temps pour le finir, mais ça tombe bien, du temps j’en ai. Et puis il est meilleur chaque fois que je le réchauffe. Il faut dire qu’au début, il était quand même un peu coriace, le nouveau copain de Maman. Même avec le couteau électrique, j’ai eu du mal à le découper. 

Quand il est arrivé, celui-là, ma mère elle était toute émoustillée, il parlait de l’épouser et de l’emmener dans le sud. Du coup, ma mère elle voulait vendre la maison pour leur payer un bel appartement au bord de la mer, parce qu’il avait rien d’autre que sa belle gueule, le salaud. Il lui avait mis le grappin dessus, je voyais bien qu’il profitait d’elle. Et moi, qu’est-ce que j’allais devenir ? Vivre dans un 3 pièces avec les deux tourtereaux dans une station balnéaire pleine de vieux ou me retrouver dans un foyer ? Pas question.

L’avantage de la mort aux rats, c’est que ça fait mourir d’hémorragie, du coup le corps il est tout sec et il se conserve bien.  Comme ça, Maman elle est bien dans son lit, elle sent même moins mauvais que quand elle était vivante. Quant à l’autre, ce que je peux pas bouffer, je l’ai enterré dans le jardin, là où il y a plein de broussailles. Et je raconte à tout le monde que Maman elle est malade, comme ça je continue à toucher sa retraite. A la Poste, ils me connaissent bien, alors je leur dis pour le COVID, le COVID long et tout ça, et ils me donnent les sous du mois.

Le problème, c’est que la grille à l’entrée elle est rouillée, elle ferme mal, alors le chien du voisin il arrête pas de venir rôder. L’autre jour, il a ramené un os chez lui, et le voisin s’est demandé ce que c’était. Il l’a montré au boucher qui voyait pas ce que ça pouvait être, puis aux gendarmes qui ont vite compris de quoi il s’agissait.

Tiens, ça y est, les voilà qui arrivent. Bon, je leur propose du ragoût qu’est chaud à point, mais ils en veulent pas. C’est à ma mère qu’ils veulent parler. Je leur dis de pas la déranger parce qu’elle dort, mais ils m’écoutent pas. Et c’est là que les emmerdes commencent. Ensuite, ils trouvent les restes du salaud dans le taillis à côté du chemin et les papiers de Maman dans le tiroir du guéridon de l’entrée, où qu’ils voient qu’elle touche toujours sa retraite alors qu’elle est refroidie depuis un moment. 

Maintenant qu’ils savent tout, les gendarmes, me voilà en garde à vue, alors je leur raconte, de toute façon ils ont déjà compris. Quand j’ai vu l’autre salaud arriver, je l’ai attendu derrière la porte et je l’ai planté avec le couteau à découper, après je l’ai saigné pour qu’il soit meilleur au goût. Alors évidemment, ça a mis du sang plein le perron, et j’ai eu beau le nettoyer à la Javel, il en est resté. Si bien que forcément, les gendarmes ils ont eu des soupçons. Et du coup, ils ont aussi retrouvé du sang sur le couteau à découper et le couteau électrique, malgré que je les avais bien nettoyés. Maintenant, ja sais pas ce qu’ils vont faire du ragoût qu’était quand même drôlement bon.

Eric

Une fable

La brebis qui voulait qu’on lui donne l’heure

Une brebis se promenait
Sur le trottoir d’une ville sûre Allant où ses pas la menaient
Sans hâte, au rythme de l’âge mûr.

Elle vit une poule attendant
Que le flot bruyant des carrosses Cessât pour laisser les passants Traverser et rouler leur bosse.

Elle vint vers celle qui patientait S’enquérir de l’heure qu’il était. La gallinacée étonnée
Ne savait pas la lui donner.

La brebis sans lui en vouloir
A petits pas sur le trottoir
Reprit sa quête de savoir l’heure Et s’adressa pour son malheur
A un grand chien dont la fureur Se déferla et lui fit peur.

Vite remise elle repartit
Allant chercher un peu plus loin
Un donneur d’heure, quelqu’un de bien, Le mage du temps, à pas petits.

La brebis égarée devrait nous faire envie, Le sage dans la quête trouve goût à la vie.

Sophie Buffet

Les livres cités

Les livres qui ont inspiré les ateliers d’écriture partagés cette année

  • Hygiène de l’assassin, Amélie Notomb
  • En vivant en écrivant, Annie Dillard
  • Rhinocéros, Ionesco
  • Truisme, Marie Darrieusec
  • Le libraire de Wigtown, Shaun Bythell
  • La séquestrée, Charlotte perkins Gilman
  • Vivian Maier, Réunion des musées nationaux – Grand palais / diChroma photography
  • Paris – Briançon, Philippe Besson
  • L’oiseau des morts, André Marcel Adamek
  • Fourmis sans ombre, le livre du haïku, Maurice Coyaud
  • La mémoire des embruns, Karen Viggers
  • La vengeance de la pelouse, Richard Brautigan
  • Nous sommes tous des Playmobiles, Nicolas Ancion
  • A la ligne, feuillets d’usine, Joseph Ponthus
  • Le musée de l’Innocence, Orhan Pamuk
  • Le jour du chien, Caroline Lamarche
  • Villas sans soucis, Georges Kolebka
  • Le Prophète, Khalil Gibran
  • Des fleurs pour Algernon, Daniel Keyes
  • Paroles, Jacques Prévert
  • Lundi, Pierre Bergounioux
  • Le dictionnaire des sentiments, éditions Syros
  • Chronopes et fameux, Julio Cortazar
  • Lettres, Bernard-Marie Koltès
  • Alger, journal intense, Mustapha Benfodil
  • Exercices de style, Raymond Queneau

Texte à trois mains

INCIPIT A TROIS MAINS

Isabelle Anne Amelie

Isabelle

Pour marcher de Porto à t Jacques de Compostelle, il y a deux chemins, celui à l’intérieur des terres et le chemin côtier.

Anne

Lequel cet imbécile de Robert a-t-il pris ? Je m’asseyais sur le sol rocailleux. Prendre mon temps. Humer l’air. Me mettre dans la tête de Robert. Les grillons ou cigales (qu’est-ce que j’en savais ?) ne m’inspiraient pas. J’avais chaud avec mon pull de laine mis à la va-vite pour réussir à prendre l’avion. Bon sang ! Je suis ici, à Porto ! Et cette lumière aveuglante ! Prendre quel chemin ? D’après nos calculs Robert ne devait pas être trop éloigné, pas encore. Je montais dans le quatre-quatre et fis rugir le moteur. Une solution se profilait. Arriver à la prochaine étape, qu’il passe par la terre ou la côte, le point d’arrivée devrait être le même. Je n’en savais rien. Et puis Robert ne faisait jamais rien comme tout le monde. Mais je devais le retrouver, le ramener chez lui avant qu’Interpol n’intervienne. Qu’est-ce qui lui avait pris de tuer ce bougre d’Edgard pour ensuite filer sur le chemin de Compostelle ? Son dernier message m’avait heureusement éclairé sur sa destination, parce que Robert c’est mon frère et qu’il est parfaitement idiot. Je le connaissais bien ! Robert a toujours su faire l’andouille, Robert n’a jamais eu de limites. Cette fois c’était trop ! En tant que détective et avant que l’enquête aille plus avant, je me devais de le ramener au plus tôt. Je mettais les gaz et décidai de rouler jusqu’à la prochaine étape notée sur le guide.

Amélie

Soudain, je vis un homme dans la mer roulé par une énorme vague, Robert, mais pas seul il se noie et subitement se mettent sur lui 3 sauveteurs en mer munis de flotteurs et mon frère s’échappe loin, loin, avec les flotteurs, loin…Jusqu’aux Amériques où il sera récupéré par des cubains qui ne lui poseront pas trop de questions. Il sera devenu apparatchik. Sauvé Robert se fera appeler Robotic.

Mode d’emploi

Comment se montrer intéressé, lors d’une conversation ennuyeuse

Il était ennuyeux, mais ennuyeux, mais personne n’osait le lui dire, y compris moi-même, et pourtant dans ses discours incompréhensibles et longs comme un fleuve, il me sollicitait toujours du regard « qu’en penses-tu ? es-tu d’accord ?» Je n’étais d’accord de rien du tout, ses paroles avaient le don de m’endormir, j’en étais même arrivée à me demander si l’enregistrement de ses propos ne pourrait pas servir de somnifère ?

En attendant il fallait tenir, alors je faisais semblant, la posture en premier, jamais affalée dans le fauteuil, le corps bien avancé sur la chaise, le buste légèrement tendu vers l’avant, la tête suffisamment penchée pour montrer mon attention, les yeux grands ouverts… Bien évidemment même si cela s’avère difficile le bâillement est proscrit, ne pas oublier de garder la bouche légèrement entrouverte pour montrer que cette conversation oh combien passionnante invite à la participation.

Je récapitule, s’asseoir au bord du siège, le dos droit, le buste avancé, les bras ouverts, attitude décontractée mais concentrée sur l’orateur, le regard vif, le sourire de satisfaction, si malgré tout ce faux semblant vous parait inaccessible, rêver à quelque chose d’agréable.

Christiane

La lettre aux rois mages et leur réponse

Chers souverains, 

a)  Je désire un châle de mariée tissé main en inde du nord, évidemment en cachemire ;

b) Je désire une felouque neuve de fabrique traditionnelle ;

c) Je désire un sitar indien identique à celui de Ram Shankar. 

Vous pouvez me livrer en venant tous les trois en felouque, bien sûr.

Cher sujet,

Ici Melchior qui répond à votre demande.

Nous avons pris note de ce souhait des trois objets dont vous formulez la demande. L’intérêt de celle-ci et le temps qui nous est imparti pour y répondre, fait que nous avons jugé bon de transférer votre demande à Amazon, qui quelque part, aujourd’hui, fait office de rois mages newlook.

Nous avons appris que ce quatrième roi mage était dans l’impossibilité de vous livrer suite à une grève évidemment sauvage, de leur personnel, qui se révoltait à cause de la servitude, si ce n’est de l’esclavage qui règne chez eux. D’après ce que l’on nous dit !

Nous avons donc fait une recherche à l’aide de Google pour trouver une solution à votre intéressante demande.
Heureusement que Google apporte des milliers de réponses à ceux qui leurs posent des questions.

Il existe un quartier indien, près de la gare du Nord à Paris, au métro La Chapelle. Nous vous suggérons de vous y rendre pour faire vos achats. Nous vous adressons un bon SNCF pour un aller et retour en TGV à Paris. Lorsque vous ferez vos emplettes, vous direz au magasin de nous envoyer la facture, s’ils vous croient, ce sera un bon point pour vous. Sinon, vous payez et l’an prochain on vous remboursera, car nous ne venons qu’une fois par an vous voir.

Par ailleurs, sachez que nous ne changeons jamais notre mode de transport. Nous restons fidèle aux chameaux, qui cahin caha nous conduisent jusqu’à vous. Donc pas de felouque pour nous trois, les paparazzi sont à l’affût, il nous faut respecter notre image et notre discrétion légendaire, surtout ne pas faire les gros titres de Voici ou de Gala.

Nous vous espérons satisfait de notre réponse et chaque personne satisfaite nous comble de bonheur.

Lin

Un texte écrit hors atelier

Mathilde

Il y a 40 ans, c’était un autre siècle. Le monde s’arrêtait aux frontières de mon village et l’univers quelques kilomètres plus loin. Ce n’était pas le moyen-âge, ce n’était pas l’an 2000 non plus. C’était la vie, dans un bourg rural de 154 habitants.

J’étais l’aînée de trois filles, on m’a affublé du prénom de Mathilde, je ne sais plus pour quelles raisons. Mes sœurs cadettes Brigitte et Odile aimaient jouer à la poupée, et lisaient Nano Nanette et Perlin Pin-Pin. La fillette que j’étais alors s’abreuvait des bandes dessinées bon marché de l’époque, Buck John, Kit Carson, Kassidy etc … les flics d’élite et les voyous en cavale alimentaient quelques émissions de T.S.F, que je n’avais de toute façon pas le droit d’écouter. Ma mère disait volontiers que j’étais un garçon manqué, j’adorais grimper aux arbres, dénicher les pies et me battre avec des garnements qui doutaient de ma capacité à me défendre. Mon père, me passait tous mes caprices, et si je savais le prendre, je pouvais tout envisager. J’aimais bien mon père. Il m’apprenait à conduire le petit tracteur, me prenait sur ses genoux pour manœuvrer la 2CV, m’autorisait à mettre en marche la meule qui aiguiserait la lame, me chantait des refrains qu’il avait lui-même appris de ses parents, me fabriquait des jouets de garçons.

Les bois, la rivière, les collines, les Alpes dans le lointain, le Jura, qui tous les soirs couchait le soleil, apportaient à chaque journée un nouveau décor à des jeux titanesques d’où l’on ressortait toujours vainqueur mais non sans blessures. Bien qu’il n’en ait jamais parlé, je sais cependant que mon père aurait bien aimé avoir un garçon qui l’aurait secondé et repris la ferme.

Des paysans et des douaniers, un mécanicien fabricant de cycles, un menuisier charpentier, un café tenu par une femme sans âge et un facteur, constituaient la société de ce paradis à la frontière de la Suisse.

Forcément, il y avait aussi l’école, une vingtaine de gamins, de 5 à 14 ans, qui préparaient l’avenir en apprenant par cœur les préfectures, sous-préfectures et autre chefs-lieux. Denise, la maîtresse d’école s’occupait avec patience et courage de ces figures mal lavées et de ces têtes à débroussailler. Régulièrement en retenue le soir, avec des disciples aussi turbulents que nous pouvions l’être à cette époque, je dois à cette institutrice une grande connaissance des fables de La Fontaine, que j’ai apprises en faisant des heures supplémentaires – nous ne connaissions pas les syndicats, – et les animaux qui parlaient dans ces fables ne me surprenaient pas….

Les animaux faisaient partie de la vie de tous les jours.

La basse-cour, nous réveillait chaque matin, à toutes les saisons. Derrière un enclos de grillage grossier, régnaient un ou deux coqs, quelques poules et des canards que l’on engraissait pour les jours de fête.

Je me souviens de l’étable, chaude, humide, où la traite se faisait deux fois par jour. Je menais les vaches boire au bassin, notre ferme ne disposait pas de la haute technologie des abreuvoirs automatiques. Je me rappelle l’odeur lourde et épaisse de la vacherie, et des réactions des citadins venant se mettre au vert, ils avaient du mal à comprendre que l’on puisse traîner avec soi ce musc indésirable. Il faisait partie de notre identité.

Les chats vivaient nombreux, fertiles, incontrôlables. Ils chassaient sans relâche, ces ennemis les plus redoutables qui fréquentaient caves, fenils et greniers: les rats. Ils étaient nombreux, gris, noirs, blancs, jeunes et vieux. Je me souviens, lorsque mon père m’envoyait tirer le cidre ou le vin au tonneau, à peine dérangés, ils longeaient les poutres de la cave, malgré le bruit d’enfer que je faisais en arrivant, ils n’étaient pas surpris, et dans la lueur blafarde d’une mauvaise ampoule, quelques mètres au dessus de ma tête, deux perles brillantes me regardaient fixement. En tremblant.

J’attendais avec impatience que la cruche se remplisse et me sauvais en chantant très fort pour me rassurer. 

Combien de fois ai-je oublié dans ma hâte d’éteindre la lumière ?

Un ou plusieurs chevaux complétaient le cheptel, selon la richesse du paysan, ou l’impossibilité qu’il avait de s’équiper d’un tracteur. En général, pendant la saison d’hiver, attelés au lourd traineau de la commune, ils déblayaient plus rapidement la neige que les rares engins des ponts et chaussées.

Les chiens gardaient le troupeau, accompagnaient le chasseur, recevaient les confidences des enfants que nous étions. Toutes les races se mêlaient, des Bruno du Jura au caractère rustique, des épagneuls plus prompts à débusquer la perdrix que de ramener le bovin capricieux, des bergers allemands accompagnant les douaniers dans leurs patrouilles, et puis des bâtards, compagnons infatigables de toutes les journées. Les bois proches de la commune foisonnaient de gibier. Biches, cerfs, putois, renards, belettes, blaireaux, des oiseaux canards, courlis, bécasses, hérons, coucous.

Les chasseurs avaient à mes yeux des pouvoirs étranges – les seules armes que j’ai jamais vues étaient de vieux fusils rouillés, datant de la commune, trainant dans le grenier de l’école, et datant d’un autre siècle – ils partaient le matin, à grandes enjambées, vêtus de vestes amples, leurs chiens ‘boussolant’ de la truffe. En fin d’après-midi, ils rentraient, les gibecières lourdes de gibier, et je ne savais jamais si le faisan dont le bec perlait de sang ou si le lièvre au ventre poisseux avaient une consistance ou n’étaient que de simples visions.

Le repas familiale du soir se composait généralement d’une soupe de légumes, de restes du déjeuner de midi et de fromages fabriqués dans la région proche, Gruyère, bleu de Gex, tomme de Savoie. A Noël et aux grandes fêtes, un reblochon et du fromage de Brie complétaient le plateau.

Avant de m’endormir, ma grand-mère me parlait du temps où elle était jeune; des sorciers peu recommandables semaient l’effroi dans les fermes de son village. Elle appelait cela le mal donné, que l’on pourrait traduire par le mauvais œil. Je me souviens qu’elle y croyait très fort, et j’en étais impressionnée. Comme chaque soir, le sommeil m’emportait bien avant que les jeteurs de sort n’aient fait périr les troupeaux et tourner le lait dans les boilles.

En écrivant ces souvenirs, ma petite enfance m’apparait comme une époque privilégiée, une époque douce et paisible, jusqu’au jour où des événements graves se sont produits. Combien de fois ai-je voulu exorciser ce passé, combien de fois ai-je tenté de sortir de ma personnalité, et avec un regard froid, porter un jugement sans concession sur ces faits qui eurent lieu il y a déjà bien longtemps.

Mais le présent s’estompe … je me souviens, je n’avais pas vingt ans

Ce matin-là, la nouvelle éclata comme la foudre. Trois génisses ont été retrouvées égorgées, dans l’enclos de la ferme du moulin.

La ferme du moulin se trouve aux confins du village. Elle n’a de ferme que le nom, en réalité, c’est une double construction composée d’une maison, inhabitée depuis longtemps et d’une grange, louée à Victor, par les propriétaires qui vivent en Provence. La rivière qui passe juste derrière, a été détournée de son cours, pour faire tourner une machine à produire le courant. Il n’en fallut pas plus pour appeler cette demeure ‘le moulin’ . L’endroit est sauvage, désert, et dès les beaux jours, le locataire paissait ses génisses dans le grand pré attenant la propriété. C’est au retour de la fruitière – ainsi désignait-on le local où le lait était collecté avant d’être chargé dans les camions des Laiteries Réunies de Genève – que les paysans apprirent cette grave nouvelle. Un douanier qui passait près du moulin était étonné par l’immobilité des animaux au milieu du pré et avait constaté le carnage. Chose étonnante, les bêtes étaient saignées à blanc, mais non éventrées, comme si l’on avait voulu nuire à son propriétaire. La langue sortie, la panse gonflée de la fermentation de l’herbe, elles étaient là, inertes, obscènes et incongrues.

Pratiquement tous les hommes du village se réunirent autour des trois charognes, érigeant les hypothèses les plus contradictoires. Il y a belle lurette que le dernier loup avait disparu, et les ours s’il en restait un ou deux au Salève ne s’aventuraient jamais si loin. Et puis, ils auraient dépecé les génisses. Et puis pourquoi trois génisses? les autres bovidés, indifférents à ce matin terrible, ruminaient paisiblement sous un auvent jouxtant la grange. 

Pour le paysan, c’était une dure perte. L’argent était difficile à gagner, et pour ces génisses, il faudrait encore payer l’équarrisseur. Un élan de solidarité, la crainte aussi d’un phénomène inconnu, suscita un certain nombre de propositions.

Les douaniers offrirent de surveiller discrètement les lieux, dès la nuit tombée; les chasseurs, plus pragmatiques insistèrent pour veiller sur place, avec chiens et fusils, et se relayer jusqu’à l’aube; d’autres paysans suggérèrent de veiller également, en s’installant dans la grange; Le facteur, connu pour son imagination débridée, imagina un système d’alarme, fabriqué avec des boîtes vides, des ficelles et des contrepoids.

Il fut également conseillé de poser des pièges.

« Les génisses ne seront plus égorgées, elles se briseront les pattes, ironisa quelqu’un ».

A la fin du jour, les douaniers partirent en direction du chemin du moulin ….

La ferme de ‘la Tatte’, avait en commun avec celle du moulin, d’être près de la rivière, et la similitude s’arrêtait là C’était une ferme, lourde, massive, flanquée de tous les communs qui permettaient à une grande famille de vivre en autarcie: pigeonnier, chenil, forge, porcherie, fournil, écuries, four à pain … Le vieux père S….. patriarche respectable, régnait sans partage sur un domaine immense. A son âge, il ne fallait pas lui en raconter, il toisa le facteur d’un regard qui refusait toute fantaisie, lorsque ce dernier poussant sa bicyclette sur le chemin caillouteux, vint lui annoncer, du plus loin qu’il put: « Louis, viens vite, ta jument est en train de crever, elle est tombée dans l’Oudar, vers le petit pont» !

Le vieux eut un sursaut, il appela ses fils et ses gendres, et tous se rendirent sur les lieux. Mirabelle, la jument qui faisait le bonheur de ses petits enfants s’était brisé les jambes, et agonisait dans le ruisseau. Un râle continu, des yeux implorant la délivrance, le souffle court, Mirabelle des folles balades, Mirabelle la jument du ‘vieux,’ Mirabelle ne trotterait jamais plus, Mirabelle ne pouvait plus guérir. Le patriarche demanda à l’un de ses fils d’aller chercher une arme, il délivrerait lui-même sa jument. Un antique fusil dans les mains, le vieil homme demanda qu’on le laissât seul. La détonation rebondit sur les saules qui bordaient le ruisseau, fut répercutée par les collines, et sonna comme un glas la malédiction qui était en train de s’abattre sur le village.

Cette nouvelle ne fut connue que le lendemain. A ‘La Tatte’, on ne parlait pas de ses ennuis, c’est le facteur qui raconta l’événement.

Il arrivait parfois que les paysans connussent des incidents inévitables dans les fermes, mais en deux jours, on pouvait douter du hasard. ‘Le moulin’ et ‘La Tatte’ étaient bâtisses éloignées du village, tout comme la ferme de François …

François était un jeune paysan solide, avec sa femme il cultivait une quinzaine d’hectares et entretenait un troupeau de trente têtes. Son étable était bâtie au milieu d’une vaste prairie, sur la route de Gex. Précurseur, François croyait aux bienfaits de la stabulation. Ce matin-là, comme chaque jour avant cinq heures, il se rendit à l’étable, pour traire ses vaches. Il fit lever son bétail, prépara l’indispensable. Il noua son botte-cul- tabouret à un pied – autour de son ventre, et commença à traire. C’est en vidant son bidon de lait dans la boille, qu’il remarqua, au fond de l’étable, deux vaches dans une posture bizarre. Il dénoua son siège et s’approcha. Les bovins étaient sur le flanc, les pattes à peine décollées du sol, les yeux vitreux, et la langue pendante. De la bave bleuâtre sortait de leur mufle. François n’eut pas besoin de les bousculer du pied, elles ne se lèveraient plus. Une vache peut suffoquer d’avoir avalé un corps étranger, petit morceau de ferraille, simple bout de fil de fer, elle peut étouffer avec une pomme, elle peut enfler d’avoir trop mangé de trèfle ou de luzerne. Pour François, c’est du poison qui a fait périr ses bêtes.

Les gendarmes furent avertis dans l’après-midi. Le maire réunit tous les hommes du village, et en présence du brigadier, ils ne trouvèrent aucun élément rationnel pour expliquer, qu’en si peu de temps, des animaux domestiques crevaient bizarrement. La vie n’eut plus le même sel, les travaux quotidiens se faisaient sans énergie; la peur, subtile, sournoise s’infiltrait dans les maisons. La raison se heurtait à des incohérences inattendues, on ne regardait plus son voisin de la même façon, et le soir venu, les volets se fermaient plus tôt que d’habitude. C’est pendant la nuit que ça se passait, et c’était malice humaine.

Dans un village de moins de 200 âmes, tout le monde connaît tout le monde, et il est très difficile de soupçonner quiconque. Il y a toujours des jalousies, des ‘on dit’, des voisins qui ne se parlent guère, on ne sait plus très bien pourquoi, une histoire de haie ou de chemin indivis. Mais personne, non personne ne s’en prendrait au bétail. Et puis, c’est méchanceté d’homme; il faudrait beaucoup d’efforts à une femme pour couper le cou à des génisses, et faire ingurgiter de force du poison à des vaches. Par chance, les journaux locaux et régionaux n’avaient eu vent de l’affaire, ou la jugeaient insignifiante. Les journalistes ne s’étaient pas encore déplacés. Dans le milieu de la semaine, on sut de quel poison les vaches de François avaient crevé. De la ‘mort aux rats’.

Les conversations allaient bon train au bistrot du village. Le quartier général où toutes les hypothèses s’échafaudaient, était une pièce enfumée de vingt-cinq mètres carrés. Nelly, la patronne allait et venait, servant les ‘picholettes’, vidant les cendriers. Elle ne s’occupait pas des propos de ses clients.

A la campagne, à cette époque, les femmes n’étaient guère écoutées. Elles avaient fort à faire à entretenir les grandes fermes, cuisiner pour les hommes, s’occuper de la marmaille, nourrir lapins et volailles, laver le linge ‘au bassin’, repasser. Les fermes, pour la plupart, n’étaient pas équipées du confort moderne, et les journées étaient laborieuses. Le soir, près du fourneau qui chauffait les autres pièces, elles repassaient, rapetassaient, réparaient, faisaient miracle avec de vieilles choses. La fille de Gustave depuis ces journées bizarres, n’était plus la même, et c’est sa mère qui le remarqua la première.

Gustave, un paysan costaud de 45 ans, n’attendait plus l’héritier mâle capable de reprendre la ferme. Ce n’était pas une grosse exploitation, mais il aurait, bien aimé un ou deux garçons pour le seconder. Il eut trois filles, et l’aînée à 19 ans, semblait sortir tout droit des romans que les parents cachent bien haut sur les étagères et que les enfants curieux prennent un malin plaisir à feuilleter. Elle avait fini son apprentissage de secrétaire, et travaillait chez le marchand de cycles. On ne lui connaissait pas de galants, mais une telle jeune femme ne pouvait manquer de susciter chez les hommes, des désirs troublants. Elle en faisait fantasmer plus d’un. Grande et mince, une longue ‘rivière bouclée’ rousse coulait sur ses épaules, et lorsqu’elle marchait, elle prenait malice à onduler des hanches, dès qu’un regard se posait sur elle; sans se retourner, elle le sentait, incisif, percutant, insistant.

Ses deux sœurs âgées de 13 et 11 ans allaient encore à l’école.

Depuis une semaine, la fille de Gustave changeait; imperceptiblement, mais elle changeait. Habituellement, son humeur enjouée et sa grâce naturelle, apportaient aux soirées un parfum de violette et de lilas. Sa façon de narrer les potins du jour chez son patron, sa disponibilité pour aider sa mère, l’aide aux devoirs des petites sœurs faisaient d’elle une personne agréable et une aide précieuse pour sa mère. Son père, bien qu’elle le cachât, était également fier de sa fille. Il bâtissait pour elle des projets, calculait des alliances, rêvait d’agrandir ses terres. Il ne se posait même pas la question de savoir si ses desseins lui plairaient. C’était lui qui déciderait.

Maintenant elle était moins enjouée, devenait impatiente avec les petites. Elle avait des grands moments de silence. Gustave ne remarquait rien, mais sa femme du coin de l’œil, voyait bien que sa fille cachait quelque chose.

Ce qu’elle ne disait pas, c’est que Bastien, lui tournait autour. Bastien qu’elle avait rendu fou un soir, en rejetant sa tête en arrière, riant à pleine bouche, dévoilant sa gorge palpitante. Bastien qui maladroitement lui avait déclaré sa flamme, n’avait eu en retour que ce grand éclat de rire, zébrant son cœur de mille larmes de cristal.

Bastien était un enfant de l’assistance, à 19 ans, il n’avait rien connu de la vie qui vaille la peine d’être relaté. Ses journées se limitaient ainsi: le cul des vaches du matin au soir, sortir le fumier, laver les boilles et nettoyer l’étable. Il était logé, nourri, avait un peu d’argent de poche pour la vogue annuelle et le ‘Burrus’ qui irrite la gorge et encrasse les poumons. C’était à peu près tout. Grand, musclé, le visage mince, travailleur, Bastien ne désespérait pas. De la ferme voisine où il était engagé, il voyait chaque jour celle qui lui prenait même le sommeil, partir le matin, légère comme une alouette. Il la guettait le soir à son retour, et si par hasard, elle faisait une promenade alentour, Bastien se trouvait sur son chemin. Chaque jour, il répétait ce qu’il lui dirait, qu’il ne dormait plus, qu’il rêvait le jour, qu’il pourrait tout entreprendre pour elle, tout faire. Il lui dirait encore que le soir son ventre lui faisait mal quand il pensait à elle, que toute la tendresse qui lui avait manqué jusqu’alors il la lui donnerait, sans compter, qu’il était capable de tout. Lorsqu’il la voyait, Bastien s’empêtrait dans des phrases sans fin, les mots lui manquaient, il rougissait et gardait au fond de lui tout cet amour qu’il ne savait exprimer. Et chaque fois la cruelle, le regard amusé, le plantait là, ses deux grands bras inutiles le long de son corps.

Bastien repartait, le cœur lourd, préparant de nouvelles stratégies, qui n’allaient guère plus loin que les chemins où il conduisait son troupeau.

« Un homme qui aime est capable de tout, je te dirai mon amour à ma façon», une fois encore, la belle avait rejeté sa tête en arrière, et s’était envolée comme mésange au printemps.

« Un homme qui aime est capable de tout ». La fille de Gustave pensait à cela, elle se disait que Bastien pourrait être l’instrument de vengeance de quelques vexations cuisantes et humiliantes que son père avait subies et dont elle gardait encore rancune. Dans le silence où elle se murait, elle revoyait les yeux du garçon. Elle se prit à songer, demain elle agira…

Elle se souvint de l’affront qu’avait subi son père lorsqu’il avait voulu acheter un bout de terrain qui aurait agrandi sa prairie, le propriétaire d’alors, Victor, lui avait demandé ce qu’il comptait en faire, et d’un grand sourire, lui avait dit « mon pauvre Gustave, tu as déjà assez de ta femme et de tes filles, n’ajoute pas de dettes à tes problèmes quotidiens». Gustave rouge de honte contint sa colère et rapporta l’événement le soir au dîner. Elle avait quinze ans et comme son père, cette honte lui fut insupportable. Dans son esprit d’adolescente, l’injure fut cruelle…

Et le vieux de ‘La Tatte’, avait-il été correct? Quand elle avait dix-sept ans, Gustave cette année-là perdit une génisse, étouffée par une pomme. Il réagit très vite et saigna la bête, afin de la débiter et de la vendre aux habitants du village. Le vieux Louis exigea un contrôle vétérinaire, et il fit de telle sorte que la viande fut jugée impropre à la consommation. Chez Gustave, on mangea cette viande tant qu’elle fut comestible, le reste finit de pourrir sur le fumier. Une fois de plus, une injustice avait marqué son cœur et elle garda longtemps rancune….

Depuis toujours elle avait une grande admiration pour François, de quatre ans son aîné, elle le considérait comme un grand frère. Ils partagèrent longtemps les mêmes jeux, grimpant aux arbres, dénichant les pies. Comme tous les enfants de la campagne, ils eurent des jeux innocents. Dans les campagnes, les granges où le foin sent si bon, les recoins de hangar, les cachettes les plus inattendues voient s’épanouir des épopées dignes de grands romanciers. Avec François ils furent les héros épiques d’Homère après avoir vu Ulysse au seul cinéma du pays. Ils allèrent au catéchisme ensemble, au village voisin. Elle espérait secrètement qu’un jour François ne soit plus le grand frère. François ignora cette passion naissante, et un soir de la saint Jean, fête populaire et païenne du plus long jour de l’année, au bal du village, François n’eut d’yeux que pour Hélène. De rage, elle brûla la jolie robe qu’elle portait ce soir-là pleura longtemps avant de s’endormir. François dut épouser Hélène.

Ainsi songeait-elle……. ce grand nigaud de Bastien crève de désir pour moi, et j’ai toute puissance sur lui. Désormais, elle ne jetait plus la tête en arrière, quand Bastien croisait sa promenade. Elle prit le temps, écouta les propos de plus en plus sûrs du jeune homme, se fit moins cruelle, ne se déroba plus. Un soir elle dit au garçon: « Que ferais-tu pour moi? », et ce dernier dans un lyrisme puéril vida son cœur. Oui il ferait ce qu’elle voudrait, oui il serait son ombre si elle le souhaitait, oui il travaillerait le soir, après le dur labeur de la ferme pour lui montrer qu’il était capable d’apprendre lui aussi, pour la mériter.

La jeune femme regardait les mains du jeune homme, dures, puissantes, elle frissonna malgré elle. Elle lui parla de ces lointaines contrées, où des dieux païens buvaient le sang de bêtes offertes en sacrifice par des prêtres. Bastien écoutait, ne comprenait pas tout, mais écoutait intensément. Mathilde ne fuyait plus, Mathilde était près de lui, sa voix douce était une musique ensorcelante, il était captif. Son corps entier ne lui appartenait plus, sa raison vacillait, et il ne sut plus très bien pourquoi elle eut cette curieuse idée, mais sans réfléchir il a dit oui. Il a dit oui pour tout, pour les génisses de Victor, la jument du vieux Louis et les vaches de François. il eût bien été incapable de motiver ses gestes barbares, Mathilde le voulait, c’était suffisant.

Elle avait été cruelle, elle avait abusé sans vergogne de la naïveté du garçon, de l’admiration qu’il lui portait. Et ceci, assombrissait sa pensée, bien plus que les dommages causés. C’est ce qui avait fait taire son chant, la rendait irritable, changeait son humeur. C’est tout cela que secrètement sa mère cherchait à savoir lorsqu’elle posait plus longuement son regard sur elle. Maintenant, elle évitait soigneusement de croiser le chemin de Bastien. Dans le village, l’anxiété diminuait chaque jour, le cours de la vie se réinstalla peu à peu, comme par le passé.

Il n’y eut ni mauvais œil, ni sorcier. Il y eut envoûtement, Bastien tomba malade de ne plus voir Mathilde. Il garda longtemps le secret qui le hantait, et lorsqu’il voulut s’en délivrer, on crut qu’il délirait. Le médecin jugea le climat de la région trop sévère pour son rétablissement et trouva une famille pour l’accueillir dans une ferme de l’Ardèche.

Jamais sa mère ne sut ce que Mathilde avait ourdi.

Ces événements qui avaient à cette époque des dimensions dramatiques, me semblent bien loin aujourd’hui. Et lorsque je les revis, je pense que la vrai motivation qui guide les actes de chacun, est liée à l’amour, celui que l’on ne reçoit pas, celui que l’on ne donne pas, celui qui fait mal, celui qui fait perdre la raison.

Personne n’a jamais su comment adolescente, j’avais voulu nuire à ceux qui avaient fait du tort à mon père, à celui qui ne m’avait pas regardée. Mais la vraie victime de cette troublante période, celle qui n’avait ni rancune, ni vengeance à assouvir, nul ne sait ce qu’elle est devenue.

Aujourd’hui, dans ce bourg cosmopolite proche de Genève, où le nombre d’habitants a décuplé depuis ces événements, la seule ferme qui reste est celle de François. Le marchand de cycles n’existe plus, et moi, je n’enflamme plus que les mémoires.

Mathilde, 1996

(de A, un écrivain de l’atelier)

Une expression à prendre au pied de la lettre

Je ne coupe pas les cheveux en quatre

Mardi

2 permanentes

1 coupe homme

1 brushing

Il faisait super froid ce matin quand j’ai ouvert le salon. La chaudière est encore tombée en panne. Je l’ai rallumée à grand peine. Elle va finir par claquer définitivement. J’entends déjà Maël me faire son couplet sur le poêle à bois. Comme si je n’avais que ça à faire de couper du bois. Je coupe les cheveux moi, pas le bois.

Il y a eu un magnifique soleil d’hiver toute la journée. C’est le temps que je préfère, mais le problème, c’est que le magnifique soleil d’hiver darde ses rayons sur la poussière. On ne voyait que ça : poussière sur les fauteuils, poussière sur les lavabos, poussière partout. C’était déprimant. J’ai voulu fumer une cigarette pour me donner du courage, mais Mme Le Goff était déjà en vue, clopin-clopant. Chaque jour elle me paraît plus vieille que la veille. Certainement que plein de gens se font la même réflexion à mon sujet.

Pendant que je faisais le chignon de Mme Le Goff en l’écoutant distraitement me raconter pour la centième fois comme son mari, Jean-Yves était un bel homme et le meilleur sonneur du canton, je me regardais dans la glace et j’ai vu un cheveu blanc.

Donc ce mardi est à marquer non d’un caillou blanc mais d’un cheveu blanc.

Après Mme Le Goff, j’ai eu à peine le temps de me faire un café que Maël a débarqué. Il a enfin compris que je ne vendrais pas son miel dans ma boutique, mais cette fois, il veut fabriquer du shampoing bio ; ça ne m’emballe pas particulièrement mais je vais y réfléchir. Le risque c’est que son produit ne soit pas efficace (si les produits naturels étaient super efficaces ça se saurait) mais l’intérêt c’est que j’aurais peut-être une ouverture vers la clientèle baba bio. Toutes ces bonnes femmes qui ont des tignasses moches et se font des hennés elles-mêmes adorent Maël. Elles viendraient peut- être ici pour lui faire plaisir.

L’après-midi j’ai fait la comptabilité. Ce n’est pas catastrophique, mais il n’y a pas de quoi rénover. J’aime bien mon petit salon dans son jus mais il faudrait vraiment que je change les fauteuils. Et peut- être payer une gamine pour faire le ménage. Surtout les jours de grand soleil haha. Bon on verra ça demain, j’ai mal au dos.

Mercredi

8 coupes enfants

1 coupe homme

J’ai toujours adoré le mercredi, son petit côté demi-pause. Mais depuis que j’ai repris le salon j’ai changé d’avis.

Aujourd’hui, toute la tribu Millian a défilé. Kilian et Nathan n’arrêtaient pas de toucher à tout. Killian est mignon mais Nathan m’exaspère. Le summum, c’est que la grande, Mélia avait des poux sous ses dreadlocks. J’ai été claire, il faut enlever tout. Elle n’a pas voulu et est partie en pleurant. La mère était désolée.  Il a fallu que je vérifie si elle-même n’avait pas attrapé de poux. Un vrai carnaval et je n’ai même pas compté la coupe.

Je suis triste de ne pas avoir d’enfants, mais des jours comme aujourd’hui je n’ai pas de regrets.

En fin d’après-midi, après avoir coiffé 8 gamins, horreur, Mr Touraine est arrivé. Il n’avait pas pris rendez-vous bien sûr, comme il ne parle quasiment pas. Comme d’habitude, il s’est directement assis sur le fauteuil avec sa boule à zéro et a commencé à se balancer. Je n’avais même pas fini de balayer après la tornade Millian. Je lui ai passé de l’huile, je l’ai massé, et j’ai bien plaqué les quelques cheveux qui lui restent sur l’arrière. J’ai vu dans une émission à la télé que les autistes ne supportent pas qu’on les touche donc il ne doit pas être autiste.

Enfin au moins il paye sans problème.

Jeudi

1 teinture

1 coupe courte femme

1 barbe

C’était calme aujourd’hui. Pas bon pour le bilan financier mais pas désagréable.

J’ai fait la coupe de Catherine sur l’heure de midi. Elle a une aventure avec son stagiaire. Incroyable. Une vraie couguar. Il a 10 ans de moins qu’elle. J’ai bien sûr eu droit à tous les détails.

Ça m’a donné envie de prendre un stagiaire évidement mais en coiffure dans un bourg de 1000 habitants il n’y a pas la queue au portillon.

J’étais de bonne humeur pour le shampoing de Mme Le Goff. Demain elle ne viendra pas, elle va au marché.

Vendredi

4 coupes

1 brushing

Horrible journée.

3 cheveux blancs. Chaudière en panne. Mme Le Goff s’est trompée de jour et est venue quand même.

Je crois que je suis amoureuse de Maël.

 Cécile Zwilling, janvier 2023

La lettre aux rois mages et leur réponse

Lettre aux rois mages

Chers Melchior, Gaspard et cher Balthazar,

Je sais bien que vous avez fort à faire. Déjà, vous repérer dans ce ciel étoilé pour suivre celle qui…

Bon. Pas de myrrhe, pas d’encens, NON!

Pas d’or non plus. A quoi pensez-vous donc?

Aujourd’hui, ce qu’il nous faut, c’est de l’eau. Débouillez-vous,  mages et rois que vous êtes, pour la répartir équitablement sur la planète, cette eau indispensable à la vie. Ce serait un début!

Et puis…S’il vous plaît… Oui, je sais bien que vous êtes de bonne volonté, mais un peu déconnectés, hein? La myrrhe et l’encens, je me demande où vous avez la tête. Y’a pas de quoi pérorer…

Alors…Si par hasard vous aviez, sait-on jamais, un certain pouvoir, une quelconque influence….Si vous pouviez diffuser, comme une belle couche d’ozone bien complète, une vaporisation de Respect qui retomberait, là, comme ça, en poudre de soie, sur les têtes égarées des humains, tous, tous, tous, tant qu’à faire!Les grands de ce monde, ceux qui décident, les petits qui subissent, c’est toujours comme ça depuis qu’il est monde, le monde, les fiers à bras, les kamikazes, les assassins, les égarés, les invalides du cerveau, les blessés agressifs, les ignares brutaux, les crédules, les incrédules, les bas du front, les perfides, les égoïstes, les Zaffreux et les bêtas…et les autres aussi, tous, je vous dit, les naïfs, les anxieux, les peureux, les désabusés…

Le respect, juste le respect, comme une brume légère…et on verrait.

(Texte de Catherine)

Réponse des rois mages

Très chère Elizabeth, Annabelle ou peut-être Rosine

Tu n’as pas signé ta missive. Comment faire pour te répondre?

 Certainement , tu te reconnaîtras…Après concertation, nous avons décidé tous les trois de te nommer Colombe. Parce que c’est doux, Colombe…Et symbole de Paix… C’est joli, non? Tu seras donc notre Colombe. Ta demande, c’est qu’il fasse beau pour que tu puisses inviter tes vieux amis. Quoi de plus simple comme requête. Quoi de plus universel aussi… Qui ne le souhaite? Même si le Beau d’ici n’est pas le Beau de là, qu’importe. L’idée même de beau, ça nous a fait rêver, nous aussi. Gaspard est parti dans un de ces délires… Excès de myrrhe sans doute!

Beau dans le ciel.. .Pour que les vieux amis rassemblés se sentent tout simplement heureux, du moment passé ensemble, des échanges, de la musique…Du beau à partager avec les amis. Beauté et amitié : Beau cocktail en vérité ! Nous, on l’a bien vue la scène !

Balthazar, qui est d’un naturel sensible malgré ses grands airs, et plus encore avec les ans, en a eu le regard brouillé…

Alors, un peu pour lui aussi, on a eu plaisir à rajouter un ciel bleu infini, des cerisiers en fleurs, une athmosphère au doux parfum de printemps, un déjeuner champêtre, un orchestre, présent et cependant discret, là, sous les arbres dans un petit kiosque, des conversations joyeuses et des sourires, de pleines brassées de sourires de plaisir, d’ être là. Etre là et être ensemble …Des retrouvailles presque enchantées.

En ces temps de nuit et de brouillard, en cet hiver permanent du coeur, en ces périodes de doutes, de tensions, quoi de plus essentiel?

Nous avons pour l’heure quelques affaires urgentes à régler. Le ciel est parfois si sombre que nous nous  égarons : difficile dans ces conditions de suivre l’étoile ! Que de temps gâché !

Mais promis, juré, dès que nous en aurons terminé avec notre propre quête, nous ferons notre possible pour te donner entière satisfaction.

Une condition cependant – de nos jours, rien n’est gratuit – donnant-donnant, il faut vivre avec son temps : Invite nous.

Dans l’attente de te satisfaire,

pour les rois-mages

Melchior (Clara)

Métamorphose

 C’était en 1938. J’étais parti d’une oasis pour en rejoindre une autre, avec boussole, sextant, évidemment mais j’étais jeune ; j’étais fou. Mes parents m’avaient dit : « Comment vois-tu l’avenir ? » J’avais répondu : « J’ai besoin de liberté. » Ma mère, moqueuse : « C’est ridicule. » 

     Maniant le sextant depuis plusieurs heures, j’eus l’impression de mal tenir cet objet dans mes mains, comme si le sextant avait changé de matière. Avait-il gardé la chaleur de la journée ? Avais-je les mains froides ? Curieusement, la boussole semblait avoir changé, elle aussi. A tel point que je craque une allumette pour voir la boussole. Quelle horreur ! mes doigts étaient minces et ma peau était celle de… de quoi ? Comme un poisson ! Je craquai nerveusement une autre allumette. Je ne compris pas. Je pensais être debout, mais le sol était juste sous mes yeux. L’allumette éteinte, je décidais de respirer, complètement ahuri. Je ne sentais plus mes jambes. Pensant me relever, je ne pouvais pas le faire. Ne comprenant rien à ce qu’il m’arrivait, j’avais compris qu’à l’est le jour ne tardait pas. Je pris aussi conscience qu’étant en plein désert, des odeurs fortes de sable, d’animaux, et même de plantes me parvenaient, et, en même temps, l’odeur de mon sac et de ce qu’il contenait devenait excessivement forte et désagréable. Mon miroir était tombé sur le sol et ma tête était proche. Et je commençais à comprendre … à la place de mon visage, c’était… enfin j’avais… une tête de batracien aux yeux jaunes lumineux ! Et là, je me retournai et je vis mon corps. J’étais un serpent. Mes doigts s’enfonçaient dans le sable. Dans ma stupéfaction, alors que j’entendais le vent plus intensément qu’à l’ordinaire, des bruits, qui ne pouvaient être qu’humains, me parvenaient.

     Il faisait assez jour. Revenant à mon corps, me regardant, supposant que je fatiguais par manque de sommeil, je voulu pouvoir dire stop. Impossible.

     Levant la tête, je vis en face de moi, un enfant blond, un homme vêtu comme un motard, à côté d’un avion.

     Le destin avait fait de moi celui qui allait terminer, ou prolonger, puisque cela restera un mystère, une belle histoire d’amour entre une rose et un petit prince.

     Pour me donner du courage je goûtai un bon carré de chocolat tombé de mon sac, et je m’approchai de ces deux personnages… en rampant !

Bernard