Un texte hors atelier

VOYAGE DANS LES COTES DU NORD

Sa 4CV s’appelait Trotte Menue. Comme la petite souris accrochée au clignotant du tableau de bord. C’était une 4CV « affaires », reconnaissable aux pare-chocs et aux poignées de porte de la couleur beige clair de la carrosserie. Son amie Ginette, qui était riche, avait une 4CV « luxe », bleu-marine avec les poignées de porte et les pare-chocs chromés.

Sitôt fermé pour le mois d’août le magasin de raquettes de tennis où elle travaillait à Paris, ma tante venait me chercher chez mes parents dans la Sarthe pour m’emmener avec elle chez mes grand-parents dans les Côtes du Nord. Elle ne s’arrêtait que pour déjeuner, ce qui réduisait le risque de disputes avec mon père sur des sujets sensibles comme la chasse, qui ne manquaient pas de ressurgir pendant les repas de Noël. La conversation portait alors sur le trajet. « Tu passes par Mayenne ou par Laval » ? Nous passions toujours par Laval.

La traversée de la Mayenne était plutôt rectiligne mais accidentée et la 4CV était parfois à la peine dans les montées, ce qui amenait ma tante à jouer de la boîte de vitesses. Heureusement, il y avait les descentes pour doubler les camions et les caravanes. A Rennes, nous longions les quais de la Vilaine, nous étions en Bretagne mais encore loin du but. Quand nous arrivions dans les Côtes du Nord à Saint-Jouan-de-l’Isle, je commençais à me réjouir mais ma tante me rappelait que nous n’étions pas arrivés. « C’est long les Côtes du Nord, et nous allons à l’autre bout». La côte d’Yffiniac et ses marchands d’oignons au bord de la route annonçaient Saint-Brieuc. C’est là que nous voyions la mer pour la première fois, nous la guettions du pont d’où nous pouvions l’apercevoir brièvement.

Après, nous la quittions pour ne la retrouver qu’à l’arrivée. J’aimais traverser Guingamp et sa jolie place arborée entourée de vieilles maisons à colombages ou aux façades recouvertes d’ardoise, avant d’enchaîner les virages en descendant vers Belle-Isle-en-Terre. Nous passions alors à côté du château de Lady Mond construit en 1938, légué à la commune après sa mort et devenu la plus belle école primaire de Bretagne, selon mon grand-père qui aimait raconter l’histoire de cette fille du pays. Marie-Louise Le Manac’h, paysanne pauvre et seule fille au milieu d’une fratrie de dix, était partie à 16 ans à Paris où elle avait pu assister aux funérailles de Victor Hugo. Sa beauté, son esprit et son fort caractère l’avaient introduite dans le milieu artistique et culturel de la capitale. Après quelques aventures dont une avec un prince Espagnol, elle avait épousé un richissime industriel Anglais anobli. Une fois veuve, elle était revenue s’installer dans sa commune natale et avait fait construire ce château sur l’emplacement de la ferme de ses parents. Sa fortune lui avait permis de financer de nombreuses associations culturelles et caritatives qui ont marqué le pays. Après le rappel rituel de cette histoire digne d’un conte de fées, nous apercevions enfin la chapelle de Keramanac’h au bord de la route : nous étions presque arrivés !

Ma grand-mère nous attendait sur le perron de la maison. Elle ne savait pas à quelle heure nous étions partis car mon grand-père ne voulait plus de téléphone depuis qu’il était retraité. « Pas trop de chauffards sur la route ? » demandait-elle.

« C’est qu’elles sont dangereuses maintenant, avec toute cette circulation ». Et d’enchaîner sur les drames locaux. « Tu sais que le médecin de Lanmeur est mort dans un accident de voiture ? Une chouette l’a percuté la nuit alors qu’il allait visiter un malade ». « Pauvre bête », avait répliqué ma tante, autant pour choquer ma grand-mère que pour amuser mon grand-père dont on devinait le sourire derrière sa moustache avec ses yeux qui plissaient. Moi, je me disais que c’était dangereux de vivre à Lanmeur, avec un nom pareil.

J’étais pressé d’aller à la plage, mais le programme était établi. Il fallait d’abord ramasser les patates, les haricots et les petits pois. Mais promis, après nous irions à la plage. Sauf que la marée serait basse et que nous ne pourrions pas nous baigner. Pas grave disait ma tante, en attendant qu’elle monte, nous ramasserons les coques. C’est facile, il suffit de chercher les petits trous dans le sable. Mais j’ai beau creuser, ça ne marche pas à tous les coups. Et puis j’en ai assez de regarder tout le temps par terre. Je préfère regarder la mer, mais elle est toujours aussi loin, derrière le rocher rouge. Quand j’ai le courage de marcher jusque là, j’ai de l’eau aux chevilles, et je dois continuer à marcher longtemps pour en avoir jusqu’aux genoux. Tout ça à cause des patates, des haricots et des petits pois. De quoi me dégoûter des potagers et de la pêche à pied.

Heureusement, il y avait aussi les tournois de tennis que ma tante disputait pour conserver son classement. J’aimais bien l’accompagner, même si ça ne plaisait qu’à moitié à ma grand-mère. Elle s’inquiétait que je puisse rester sans surveillance pendant que ma tante jouait, elle avait peur que je me fasse enlever comme le fils Peugeot. Je ne voyais pas trop le rapport, même si nous avions le même prénom. On était quand même moins riches que les Peugeot. Peut-être aussi que ma grand-mère se disait qu’à 35 ans, il était temps que sa fille passe un peu moins de temps à jouer au tennis et un peu plus à chercher un mari. Mais moi, ça me convenait bien.

Il y avait trois chambres dans la maison de mes grand-parents, qui dormaient chacun dans la leur. Celle de mon grand-père m’impressionnait avec les portraits et les photos de famille. Ils n’avaient pas l’air commode, ses ancêtres, qui étaient aussi les miens. Après, j’ai compris qu’ils devaient prendre la pose, alors forcément, ils n’étaient pas très naturels. La chambre de ma grand-mère était beaucoup plus lumineuse, dans les tons rose pâle, avec une penderie claire et une petite bibliothèque de romans d’amour du début du siècle – c’était encore le vingtième – que je me suis bien amusé à lire plus tard. Leurs deux chambres communiquaient par un balcon au sud, sur lequel je ne les ai jamais vus ensemble. Il faut dire qu’il était petit ce balcon, plus esthétique que pratique.

Ma tante et moi partagions la troisième chambre, qui avait deux lits opposés. Quand nous étions couchés, elle n’avait pas besoin de me lire une histoire. Nous bavardions et refaisions la journée, commentions les événements marquants et les personnes rencontrées, évoquions les bons souvenirs et les perspectives des journées à venir. J’aimais ces moments où nous discutions sur un pied d’égalité, je me sentais grand, comme si je n’étais plus un enfant.

Eric.

Un texte écrit hors atelier

Mathilde

Il y a 40 ans, c’était un autre siècle. Le monde s’arrêtait aux frontières de mon village et l’univers quelques kilomètres plus loin. Ce n’était pas le moyen-âge, ce n’était pas l’an 2000 non plus. C’était la vie, dans un bourg rural de 154 habitants.

J’étais l’aînée de trois filles, on m’a affublé du prénom de Mathilde, je ne sais plus pour quelles raisons. Mes sœurs cadettes Brigitte et Odile aimaient jouer à la poupée, et lisaient Nano Nanette et Perlin Pin-Pin. La fillette que j’étais alors s’abreuvait des bandes dessinées bon marché de l’époque, Buck John, Kit Carson, Kassidy etc … les flics d’élite et les voyous en cavale alimentaient quelques émissions de T.S.F, que je n’avais de toute façon pas le droit d’écouter. Ma mère disait volontiers que j’étais un garçon manqué, j’adorais grimper aux arbres, dénicher les pies et me battre avec des garnements qui doutaient de ma capacité à me défendre. Mon père, me passait tous mes caprices, et si je savais le prendre, je pouvais tout envisager. J’aimais bien mon père. Il m’apprenait à conduire le petit tracteur, me prenait sur ses genoux pour manœuvrer la 2CV, m’autorisait à mettre en marche la meule qui aiguiserait la lame, me chantait des refrains qu’il avait lui-même appris de ses parents, me fabriquait des jouets de garçons.

Les bois, la rivière, les collines, les Alpes dans le lointain, le Jura, qui tous les soirs couchait le soleil, apportaient à chaque journée un nouveau décor à des jeux titanesques d’où l’on ressortait toujours vainqueur mais non sans blessures. Bien qu’il n’en ait jamais parlé, je sais cependant que mon père aurait bien aimé avoir un garçon qui l’aurait secondé et repris la ferme.

Des paysans et des douaniers, un mécanicien fabricant de cycles, un menuisier charpentier, un café tenu par une femme sans âge et un facteur, constituaient la société de ce paradis à la frontière de la Suisse.

Forcément, il y avait aussi l’école, une vingtaine de gamins, de 5 à 14 ans, qui préparaient l’avenir en apprenant par cœur les préfectures, sous-préfectures et autre chefs-lieux. Denise, la maîtresse d’école s’occupait avec patience et courage de ces figures mal lavées et de ces têtes à débroussailler. Régulièrement en retenue le soir, avec des disciples aussi turbulents que nous pouvions l’être à cette époque, je dois à cette institutrice une grande connaissance des fables de La Fontaine, que j’ai apprises en faisant des heures supplémentaires – nous ne connaissions pas les syndicats, – et les animaux qui parlaient dans ces fables ne me surprenaient pas….

Les animaux faisaient partie de la vie de tous les jours.

La basse-cour, nous réveillait chaque matin, à toutes les saisons. Derrière un enclos de grillage grossier, régnaient un ou deux coqs, quelques poules et des canards que l’on engraissait pour les jours de fête.

Je me souviens de l’étable, chaude, humide, où la traite se faisait deux fois par jour. Je menais les vaches boire au bassin, notre ferme ne disposait pas de la haute technologie des abreuvoirs automatiques. Je me rappelle l’odeur lourde et épaisse de la vacherie, et des réactions des citadins venant se mettre au vert, ils avaient du mal à comprendre que l’on puisse traîner avec soi ce musc indésirable. Il faisait partie de notre identité.

Les chats vivaient nombreux, fertiles, incontrôlables. Ils chassaient sans relâche, ces ennemis les plus redoutables qui fréquentaient caves, fenils et greniers: les rats. Ils étaient nombreux, gris, noirs, blancs, jeunes et vieux. Je me souviens, lorsque mon père m’envoyait tirer le cidre ou le vin au tonneau, à peine dérangés, ils longeaient les poutres de la cave, malgré le bruit d’enfer que je faisais en arrivant, ils n’étaient pas surpris, et dans la lueur blafarde d’une mauvaise ampoule, quelques mètres au dessus de ma tête, deux perles brillantes me regardaient fixement. En tremblant.

J’attendais avec impatience que la cruche se remplisse et me sauvais en chantant très fort pour me rassurer. 

Combien de fois ai-je oublié dans ma hâte d’éteindre la lumière ?

Un ou plusieurs chevaux complétaient le cheptel, selon la richesse du paysan, ou l’impossibilité qu’il avait de s’équiper d’un tracteur. En général, pendant la saison d’hiver, attelés au lourd traineau de la commune, ils déblayaient plus rapidement la neige que les rares engins des ponts et chaussées.

Les chiens gardaient le troupeau, accompagnaient le chasseur, recevaient les confidences des enfants que nous étions. Toutes les races se mêlaient, des Bruno du Jura au caractère rustique, des épagneuls plus prompts à débusquer la perdrix que de ramener le bovin capricieux, des bergers allemands accompagnant les douaniers dans leurs patrouilles, et puis des bâtards, compagnons infatigables de toutes les journées. Les bois proches de la commune foisonnaient de gibier. Biches, cerfs, putois, renards, belettes, blaireaux, des oiseaux canards, courlis, bécasses, hérons, coucous.

Les chasseurs avaient à mes yeux des pouvoirs étranges – les seules armes que j’ai jamais vues étaient de vieux fusils rouillés, datant de la commune, trainant dans le grenier de l’école, et datant d’un autre siècle – ils partaient le matin, à grandes enjambées, vêtus de vestes amples, leurs chiens ‘boussolant’ de la truffe. En fin d’après-midi, ils rentraient, les gibecières lourdes de gibier, et je ne savais jamais si le faisan dont le bec perlait de sang ou si le lièvre au ventre poisseux avaient une consistance ou n’étaient que de simples visions.

Le repas familiale du soir se composait généralement d’une soupe de légumes, de restes du déjeuner de midi et de fromages fabriqués dans la région proche, Gruyère, bleu de Gex, tomme de Savoie. A Noël et aux grandes fêtes, un reblochon et du fromage de Brie complétaient le plateau.

Avant de m’endormir, ma grand-mère me parlait du temps où elle était jeune; des sorciers peu recommandables semaient l’effroi dans les fermes de son village. Elle appelait cela le mal donné, que l’on pourrait traduire par le mauvais œil. Je me souviens qu’elle y croyait très fort, et j’en étais impressionnée. Comme chaque soir, le sommeil m’emportait bien avant que les jeteurs de sort n’aient fait périr les troupeaux et tourner le lait dans les boilles.

En écrivant ces souvenirs, ma petite enfance m’apparait comme une époque privilégiée, une époque douce et paisible, jusqu’au jour où des événements graves se sont produits. Combien de fois ai-je voulu exorciser ce passé, combien de fois ai-je tenté de sortir de ma personnalité, et avec un regard froid, porter un jugement sans concession sur ces faits qui eurent lieu il y a déjà bien longtemps.

Mais le présent s’estompe … je me souviens, je n’avais pas vingt ans

Ce matin-là, la nouvelle éclata comme la foudre. Trois génisses ont été retrouvées égorgées, dans l’enclos de la ferme du moulin.

La ferme du moulin se trouve aux confins du village. Elle n’a de ferme que le nom, en réalité, c’est une double construction composée d’une maison, inhabitée depuis longtemps et d’une grange, louée à Victor, par les propriétaires qui vivent en Provence. La rivière qui passe juste derrière, a été détournée de son cours, pour faire tourner une machine à produire le courant. Il n’en fallut pas plus pour appeler cette demeure ‘le moulin’ . L’endroit est sauvage, désert, et dès les beaux jours, le locataire paissait ses génisses dans le grand pré attenant la propriété. C’est au retour de la fruitière – ainsi désignait-on le local où le lait était collecté avant d’être chargé dans les camions des Laiteries Réunies de Genève – que les paysans apprirent cette grave nouvelle. Un douanier qui passait près du moulin était étonné par l’immobilité des animaux au milieu du pré et avait constaté le carnage. Chose étonnante, les bêtes étaient saignées à blanc, mais non éventrées, comme si l’on avait voulu nuire à son propriétaire. La langue sortie, la panse gonflée de la fermentation de l’herbe, elles étaient là, inertes, obscènes et incongrues.

Pratiquement tous les hommes du village se réunirent autour des trois charognes, érigeant les hypothèses les plus contradictoires. Il y a belle lurette que le dernier loup avait disparu, et les ours s’il en restait un ou deux au Salève ne s’aventuraient jamais si loin. Et puis, ils auraient dépecé les génisses. Et puis pourquoi trois génisses? les autres bovidés, indifférents à ce matin terrible, ruminaient paisiblement sous un auvent jouxtant la grange. 

Pour le paysan, c’était une dure perte. L’argent était difficile à gagner, et pour ces génisses, il faudrait encore payer l’équarrisseur. Un élan de solidarité, la crainte aussi d’un phénomène inconnu, suscita un certain nombre de propositions.

Les douaniers offrirent de surveiller discrètement les lieux, dès la nuit tombée; les chasseurs, plus pragmatiques insistèrent pour veiller sur place, avec chiens et fusils, et se relayer jusqu’à l’aube; d’autres paysans suggérèrent de veiller également, en s’installant dans la grange; Le facteur, connu pour son imagination débridée, imagina un système d’alarme, fabriqué avec des boîtes vides, des ficelles et des contrepoids.

Il fut également conseillé de poser des pièges.

« Les génisses ne seront plus égorgées, elles se briseront les pattes, ironisa quelqu’un ».

A la fin du jour, les douaniers partirent en direction du chemin du moulin ….

La ferme de ‘la Tatte’, avait en commun avec celle du moulin, d’être près de la rivière, et la similitude s’arrêtait là C’était une ferme, lourde, massive, flanquée de tous les communs qui permettaient à une grande famille de vivre en autarcie: pigeonnier, chenil, forge, porcherie, fournil, écuries, four à pain … Le vieux père S….. patriarche respectable, régnait sans partage sur un domaine immense. A son âge, il ne fallait pas lui en raconter, il toisa le facteur d’un regard qui refusait toute fantaisie, lorsque ce dernier poussant sa bicyclette sur le chemin caillouteux, vint lui annoncer, du plus loin qu’il put: « Louis, viens vite, ta jument est en train de crever, elle est tombée dans l’Oudar, vers le petit pont» !

Le vieux eut un sursaut, il appela ses fils et ses gendres, et tous se rendirent sur les lieux. Mirabelle, la jument qui faisait le bonheur de ses petits enfants s’était brisé les jambes, et agonisait dans le ruisseau. Un râle continu, des yeux implorant la délivrance, le souffle court, Mirabelle des folles balades, Mirabelle la jument du ‘vieux,’ Mirabelle ne trotterait jamais plus, Mirabelle ne pouvait plus guérir. Le patriarche demanda à l’un de ses fils d’aller chercher une arme, il délivrerait lui-même sa jument. Un antique fusil dans les mains, le vieil homme demanda qu’on le laissât seul. La détonation rebondit sur les saules qui bordaient le ruisseau, fut répercutée par les collines, et sonna comme un glas la malédiction qui était en train de s’abattre sur le village.

Cette nouvelle ne fut connue que le lendemain. A ‘La Tatte’, on ne parlait pas de ses ennuis, c’est le facteur qui raconta l’événement.

Il arrivait parfois que les paysans connussent des incidents inévitables dans les fermes, mais en deux jours, on pouvait douter du hasard. ‘Le moulin’ et ‘La Tatte’ étaient bâtisses éloignées du village, tout comme la ferme de François …

François était un jeune paysan solide, avec sa femme il cultivait une quinzaine d’hectares et entretenait un troupeau de trente têtes. Son étable était bâtie au milieu d’une vaste prairie, sur la route de Gex. Précurseur, François croyait aux bienfaits de la stabulation. Ce matin-là, comme chaque jour avant cinq heures, il se rendit à l’étable, pour traire ses vaches. Il fit lever son bétail, prépara l’indispensable. Il noua son botte-cul- tabouret à un pied – autour de son ventre, et commença à traire. C’est en vidant son bidon de lait dans la boille, qu’il remarqua, au fond de l’étable, deux vaches dans une posture bizarre. Il dénoua son siège et s’approcha. Les bovins étaient sur le flanc, les pattes à peine décollées du sol, les yeux vitreux, et la langue pendante. De la bave bleuâtre sortait de leur mufle. François n’eut pas besoin de les bousculer du pied, elles ne se lèveraient plus. Une vache peut suffoquer d’avoir avalé un corps étranger, petit morceau de ferraille, simple bout de fil de fer, elle peut étouffer avec une pomme, elle peut enfler d’avoir trop mangé de trèfle ou de luzerne. Pour François, c’est du poison qui a fait périr ses bêtes.

Les gendarmes furent avertis dans l’après-midi. Le maire réunit tous les hommes du village, et en présence du brigadier, ils ne trouvèrent aucun élément rationnel pour expliquer, qu’en si peu de temps, des animaux domestiques crevaient bizarrement. La vie n’eut plus le même sel, les travaux quotidiens se faisaient sans énergie; la peur, subtile, sournoise s’infiltrait dans les maisons. La raison se heurtait à des incohérences inattendues, on ne regardait plus son voisin de la même façon, et le soir venu, les volets se fermaient plus tôt que d’habitude. C’est pendant la nuit que ça se passait, et c’était malice humaine.

Dans un village de moins de 200 âmes, tout le monde connaît tout le monde, et il est très difficile de soupçonner quiconque. Il y a toujours des jalousies, des ‘on dit’, des voisins qui ne se parlent guère, on ne sait plus très bien pourquoi, une histoire de haie ou de chemin indivis. Mais personne, non personne ne s’en prendrait au bétail. Et puis, c’est méchanceté d’homme; il faudrait beaucoup d’efforts à une femme pour couper le cou à des génisses, et faire ingurgiter de force du poison à des vaches. Par chance, les journaux locaux et régionaux n’avaient eu vent de l’affaire, ou la jugeaient insignifiante. Les journalistes ne s’étaient pas encore déplacés. Dans le milieu de la semaine, on sut de quel poison les vaches de François avaient crevé. De la ‘mort aux rats’.

Les conversations allaient bon train au bistrot du village. Le quartier général où toutes les hypothèses s’échafaudaient, était une pièce enfumée de vingt-cinq mètres carrés. Nelly, la patronne allait et venait, servant les ‘picholettes’, vidant les cendriers. Elle ne s’occupait pas des propos de ses clients.

A la campagne, à cette époque, les femmes n’étaient guère écoutées. Elles avaient fort à faire à entretenir les grandes fermes, cuisiner pour les hommes, s’occuper de la marmaille, nourrir lapins et volailles, laver le linge ‘au bassin’, repasser. Les fermes, pour la plupart, n’étaient pas équipées du confort moderne, et les journées étaient laborieuses. Le soir, près du fourneau qui chauffait les autres pièces, elles repassaient, rapetassaient, réparaient, faisaient miracle avec de vieilles choses. La fille de Gustave depuis ces journées bizarres, n’était plus la même, et c’est sa mère qui le remarqua la première.

Gustave, un paysan costaud de 45 ans, n’attendait plus l’héritier mâle capable de reprendre la ferme. Ce n’était pas une grosse exploitation, mais il aurait, bien aimé un ou deux garçons pour le seconder. Il eut trois filles, et l’aînée à 19 ans, semblait sortir tout droit des romans que les parents cachent bien haut sur les étagères et que les enfants curieux prennent un malin plaisir à feuilleter. Elle avait fini son apprentissage de secrétaire, et travaillait chez le marchand de cycles. On ne lui connaissait pas de galants, mais une telle jeune femme ne pouvait manquer de susciter chez les hommes, des désirs troublants. Elle en faisait fantasmer plus d’un. Grande et mince, une longue ‘rivière bouclée’ rousse coulait sur ses épaules, et lorsqu’elle marchait, elle prenait malice à onduler des hanches, dès qu’un regard se posait sur elle; sans se retourner, elle le sentait, incisif, percutant, insistant.

Ses deux sœurs âgées de 13 et 11 ans allaient encore à l’école.

Depuis une semaine, la fille de Gustave changeait; imperceptiblement, mais elle changeait. Habituellement, son humeur enjouée et sa grâce naturelle, apportaient aux soirées un parfum de violette et de lilas. Sa façon de narrer les potins du jour chez son patron, sa disponibilité pour aider sa mère, l’aide aux devoirs des petites sœurs faisaient d’elle une personne agréable et une aide précieuse pour sa mère. Son père, bien qu’elle le cachât, était également fier de sa fille. Il bâtissait pour elle des projets, calculait des alliances, rêvait d’agrandir ses terres. Il ne se posait même pas la question de savoir si ses desseins lui plairaient. C’était lui qui déciderait.

Maintenant elle était moins enjouée, devenait impatiente avec les petites. Elle avait des grands moments de silence. Gustave ne remarquait rien, mais sa femme du coin de l’œil, voyait bien que sa fille cachait quelque chose.

Ce qu’elle ne disait pas, c’est que Bastien, lui tournait autour. Bastien qu’elle avait rendu fou un soir, en rejetant sa tête en arrière, riant à pleine bouche, dévoilant sa gorge palpitante. Bastien qui maladroitement lui avait déclaré sa flamme, n’avait eu en retour que ce grand éclat de rire, zébrant son cœur de mille larmes de cristal.

Bastien était un enfant de l’assistance, à 19 ans, il n’avait rien connu de la vie qui vaille la peine d’être relaté. Ses journées se limitaient ainsi: le cul des vaches du matin au soir, sortir le fumier, laver les boilles et nettoyer l’étable. Il était logé, nourri, avait un peu d’argent de poche pour la vogue annuelle et le ‘Burrus’ qui irrite la gorge et encrasse les poumons. C’était à peu près tout. Grand, musclé, le visage mince, travailleur, Bastien ne désespérait pas. De la ferme voisine où il était engagé, il voyait chaque jour celle qui lui prenait même le sommeil, partir le matin, légère comme une alouette. Il la guettait le soir à son retour, et si par hasard, elle faisait une promenade alentour, Bastien se trouvait sur son chemin. Chaque jour, il répétait ce qu’il lui dirait, qu’il ne dormait plus, qu’il rêvait le jour, qu’il pourrait tout entreprendre pour elle, tout faire. Il lui dirait encore que le soir son ventre lui faisait mal quand il pensait à elle, que toute la tendresse qui lui avait manqué jusqu’alors il la lui donnerait, sans compter, qu’il était capable de tout. Lorsqu’il la voyait, Bastien s’empêtrait dans des phrases sans fin, les mots lui manquaient, il rougissait et gardait au fond de lui tout cet amour qu’il ne savait exprimer. Et chaque fois la cruelle, le regard amusé, le plantait là, ses deux grands bras inutiles le long de son corps.

Bastien repartait, le cœur lourd, préparant de nouvelles stratégies, qui n’allaient guère plus loin que les chemins où il conduisait son troupeau.

« Un homme qui aime est capable de tout, je te dirai mon amour à ma façon», une fois encore, la belle avait rejeté sa tête en arrière, et s’était envolée comme mésange au printemps.

« Un homme qui aime est capable de tout ». La fille de Gustave pensait à cela, elle se disait que Bastien pourrait être l’instrument de vengeance de quelques vexations cuisantes et humiliantes que son père avait subies et dont elle gardait encore rancune. Dans le silence où elle se murait, elle revoyait les yeux du garçon. Elle se prit à songer, demain elle agira…

Elle se souvint de l’affront qu’avait subi son père lorsqu’il avait voulu acheter un bout de terrain qui aurait agrandi sa prairie, le propriétaire d’alors, Victor, lui avait demandé ce qu’il comptait en faire, et d’un grand sourire, lui avait dit « mon pauvre Gustave, tu as déjà assez de ta femme et de tes filles, n’ajoute pas de dettes à tes problèmes quotidiens». Gustave rouge de honte contint sa colère et rapporta l’événement le soir au dîner. Elle avait quinze ans et comme son père, cette honte lui fut insupportable. Dans son esprit d’adolescente, l’injure fut cruelle…

Et le vieux de ‘La Tatte’, avait-il été correct? Quand elle avait dix-sept ans, Gustave cette année-là perdit une génisse, étouffée par une pomme. Il réagit très vite et saigna la bête, afin de la débiter et de la vendre aux habitants du village. Le vieux Louis exigea un contrôle vétérinaire, et il fit de telle sorte que la viande fut jugée impropre à la consommation. Chez Gustave, on mangea cette viande tant qu’elle fut comestible, le reste finit de pourrir sur le fumier. Une fois de plus, une injustice avait marqué son cœur et elle garda longtemps rancune….

Depuis toujours elle avait une grande admiration pour François, de quatre ans son aîné, elle le considérait comme un grand frère. Ils partagèrent longtemps les mêmes jeux, grimpant aux arbres, dénichant les pies. Comme tous les enfants de la campagne, ils eurent des jeux innocents. Dans les campagnes, les granges où le foin sent si bon, les recoins de hangar, les cachettes les plus inattendues voient s’épanouir des épopées dignes de grands romanciers. Avec François ils furent les héros épiques d’Homère après avoir vu Ulysse au seul cinéma du pays. Ils allèrent au catéchisme ensemble, au village voisin. Elle espérait secrètement qu’un jour François ne soit plus le grand frère. François ignora cette passion naissante, et un soir de la saint Jean, fête populaire et païenne du plus long jour de l’année, au bal du village, François n’eut d’yeux que pour Hélène. De rage, elle brûla la jolie robe qu’elle portait ce soir-là pleura longtemps avant de s’endormir. François dut épouser Hélène.

Ainsi songeait-elle……. ce grand nigaud de Bastien crève de désir pour moi, et j’ai toute puissance sur lui. Désormais, elle ne jetait plus la tête en arrière, quand Bastien croisait sa promenade. Elle prit le temps, écouta les propos de plus en plus sûrs du jeune homme, se fit moins cruelle, ne se déroba plus. Un soir elle dit au garçon: « Que ferais-tu pour moi? », et ce dernier dans un lyrisme puéril vida son cœur. Oui il ferait ce qu’elle voudrait, oui il serait son ombre si elle le souhaitait, oui il travaillerait le soir, après le dur labeur de la ferme pour lui montrer qu’il était capable d’apprendre lui aussi, pour la mériter.

La jeune femme regardait les mains du jeune homme, dures, puissantes, elle frissonna malgré elle. Elle lui parla de ces lointaines contrées, où des dieux païens buvaient le sang de bêtes offertes en sacrifice par des prêtres. Bastien écoutait, ne comprenait pas tout, mais écoutait intensément. Mathilde ne fuyait plus, Mathilde était près de lui, sa voix douce était une musique ensorcelante, il était captif. Son corps entier ne lui appartenait plus, sa raison vacillait, et il ne sut plus très bien pourquoi elle eut cette curieuse idée, mais sans réfléchir il a dit oui. Il a dit oui pour tout, pour les génisses de Victor, la jument du vieux Louis et les vaches de François. il eût bien été incapable de motiver ses gestes barbares, Mathilde le voulait, c’était suffisant.

Elle avait été cruelle, elle avait abusé sans vergogne de la naïveté du garçon, de l’admiration qu’il lui portait. Et ceci, assombrissait sa pensée, bien plus que les dommages causés. C’est ce qui avait fait taire son chant, la rendait irritable, changeait son humeur. C’est tout cela que secrètement sa mère cherchait à savoir lorsqu’elle posait plus longuement son regard sur elle. Maintenant, elle évitait soigneusement de croiser le chemin de Bastien. Dans le village, l’anxiété diminuait chaque jour, le cours de la vie se réinstalla peu à peu, comme par le passé.

Il n’y eut ni mauvais œil, ni sorcier. Il y eut envoûtement, Bastien tomba malade de ne plus voir Mathilde. Il garda longtemps le secret qui le hantait, et lorsqu’il voulut s’en délivrer, on crut qu’il délirait. Le médecin jugea le climat de la région trop sévère pour son rétablissement et trouva une famille pour l’accueillir dans une ferme de l’Ardèche.

Jamais sa mère ne sut ce que Mathilde avait ourdi.

Ces événements qui avaient à cette époque des dimensions dramatiques, me semblent bien loin aujourd’hui. Et lorsque je les revis, je pense que la vrai motivation qui guide les actes de chacun, est liée à l’amour, celui que l’on ne reçoit pas, celui que l’on ne donne pas, celui qui fait mal, celui qui fait perdre la raison.

Personne n’a jamais su comment adolescente, j’avais voulu nuire à ceux qui avaient fait du tort à mon père, à celui qui ne m’avait pas regardée. Mais la vraie victime de cette troublante période, celle qui n’avait ni rancune, ni vengeance à assouvir, nul ne sait ce qu’elle est devenue.

Aujourd’hui, dans ce bourg cosmopolite proche de Genève, où le nombre d’habitants a décuplé depuis ces événements, la seule ferme qui reste est celle de François. Le marchand de cycles n’existe plus, et moi, je n’enflamme plus que les mémoires.

Mathilde, 1996

(de A, un écrivain de l’atelier)

Une lecture à partager…

Nous avons aimé cette nouvelle de Didier CATTIAUT qui a reçu le deuxième prix de la nouvelle humoristique 2020

Une enquête

« Tous les animaux parlent, sauf le perroquet qui parle ». 

Cette citation de Jules Renard interpella l’inspecteur. Si la solution se trouvait là ? Avec un tel patronyme, on est à son affaire en matière d’animaux…

Son enquête était depuis belle lurette enlisée, que risquait-il de plus ? Être la risée du village, c’était déjà fait ! Edgar Lazare se pinça le nez comme il en avait l’habitude lorsqu’une idée surgissait de son tréfonds. La chose était décidée, il irait dès demain en ville se trouver un de ces oiseaux bavards !

« Les perroquets ne parlent pas naturellement, il faut savoir les faire parler ! » Le vendeur déclamait son argumentaire comme un vieux cabotin. Vêtu d’une veste bleue, d’une chemise jaune avec sa cravate rouge et d’un pantalon vert, il ponctuait ses phrases avec de grands mouvements des bras comme s’il voulait s’envoler. L’inspecteur sourit intérieurement, « faire parler ! C’est bien là dans mes cordes ! »

Après avoir longuement observé les volatiles qui se balançaient mollement sur leur sorte de portemanteau en l’observant tout autant, il finit par arrêter son choix sur celui qui lui semblait le mieux correspondre à ses critères. Lesquels, il ne saurait trop le dire… il lui suffisait cependant de suivre son instinct de chasseur.

« Vous pouvez décrocher celui-ci du perroquet, je le prends ! » dit-il avec malice au vendeur.

— Ah, trop drôle ! On ne me l’avait jamais dite, celle-là ! 

Lazare n’était pas peu fier de son mot.

— « Je vous l’emballe ou c’est pour manger sur place ? » Le vendeur rit en faisant un clin d’oeil à l’inspecteur qui se contenta de se pincer le nez, comme chaque fois qu’il ne trouvait pas à répliquer. Le perroquet, lui, ouvrit le bec et se pinça l’aile droite, ce qu’il faisait toujours quand ça le grattait là. L’affaire dans laquelle l’inspecteur Lazare était à vrai dire embourbé, était un meurtre. Le facteur d’un petit bourg avait été retrouvé mort sur sa tournée, en rase campagne, criblé de plombs, un calibre 12 comme l’indiquait l’autopsie. Tous les chasseurs de ce coin du Sud-Ouest utilisaient ce type de munition et impossible d’identifier l’arme. Le facteur était apparemment un homme sans histoire, célibataire, pas de dettes, apprécié de tous au village. L’inspecteur avait fait son enquête de routine, voisins, amis, collègues de travail…Pas de témoin, pas d’indice, pas la moindre piste. Il sembla même à l’enquêteur qu’une sorte de loi du silence unissait toutes les personnes qu’il interrogeait. Une commère lui conseilla même d’enquêter sur les déjections canines plutôt que de chercher autre chose qu’un simple accident de chasse.

L’enquête était au point mort, aussi mort que le facteur.

Des médiums et autres radiesthésistes s’étaient bien proposés pour une aide gracieuse, mais tout de même, restons sérieux !

L’enquêteur Lazare, qui aimait Sherlock Holmes, avait pour devise « Quand on a essayé tous les possibles, il faut tenter les impossibles. »

La première étape de son plan était donc là, devant lui, dans son studio de passage loué pour le temps de l’enquête, sur son perchoir tout neuf, l’œil vide, claudicant d’une patte sur l’autre. Il ne s’agissait plus maintenant que de le faire parler. Dans les brochures qu’il n’avait pas manqué de consulter, la même méthode revenait en boucle : de la patience et du temps. Bien que pourvu de la première qualité requise, il ne pouvait pas s’offrir le luxe d’une longue et laborieuse éducation pour dresser l’habitant du perchoir, la retraite n’était plus si loin. Il y avait bien aussi la méthode policière du gentil et du méchant, mais il était seul… Non, il avait une autre idée… Au retour de l’animalerie, il s’était arrêté chez un caviste et y avait trouvé ce qu’il cherchait. Et ce fut presque sans surprise qu’il constata avec plaisir que, lorsqu’il sortit la bouteille de vieux ratafia de rhum, l’oiseau eut une réaction qu’on pouvait assimiler à une sorte de jubilation qui se traduisait par un gonflement des ailes, un mouvement rapide et latéral de la tête sans quitter la bouteille du regard, le tout en émettant des roucoulements profonds. En prenant bien soin de laisser voir tous ses gestes à l’animal, l’inspecteur versa une rasade du nectar dans un verre à liqueur et le déposa délicatement sur la plate-forme du perchoir. L’odeur agréable du bon rhum commençait doucement à envahir la pièce. Il s’en remplit également un verre, le tendit vers son compagnon comme pour trinquer avec lui, le porta à ses lèvres et le vida cul sec. Un temps interdit, semblant encore hésiter, le perroquet se précipita lentement vers sa ration, y plongea le bec et la siffla d’un trait. Son premier mot fut « encorrrre ».

« Bingo, Edgar ! » se dit Edgar qui s’appelait par son prénom quand il était fier de lui.

S’ensuivit une nuit des plus déplumantes comme il n’en avait pas vécu depuis des années.

Au fur et à mesure que la bouteille s’évaporait, le volatile devenait de plus en plus volubile. Ainsi l’inspecteur apprit les origines caribéennes de l’Ara, l’histoire de ses ancêtres compagnons de pirates, son voyage vers la France après avoir été vendu à un touriste peu scrupuleux qui l’abandonna dans la boutique où Lazare avait pu le trouver.

« Êtes-vous un pirate, capitaine ?

— Je suis Edgar Lazare, capitaine de police.

— Il y a encore des pirates ?

— Oui, mais les pirates de maintenant utilisent plutôt

la souris… »

Cette dernière remarque fit beaucoup rire l’oiseau et enchanta Edgar qui rit à son tour.

« Ah ! C’est bien la première fois que je vois un Ara qui rit ! J’en suis baba !

— Baba au rhum ! » s’esclaffa l’oiseau.

L’ambiance était bon-enfant.

« Je veux un avocat ! »

Edgar fut d’abord désappointé- mais l’oiseau d’ajouter :

« J’ai faim ! »

En effet, il était déjà le matin et pendant qu’ils déjeunaient, Lazare expliqua à l’Ara ce qu’il espérait de lui, à savoir interroger les animaux du coin, recueillir des informations et des témoignages qui sortiraient l’enquête de l’ornière. Entre deux bouchées d’avocat, le bavard lui fit savoir que c’était dans ses cordes.

Les résultats ne se firent pas attendre. Un corbeau, il en faut toujours un dans ce genre d’affaire, mit nos deux compagnons sur la piste de la femme du boulanger dont la chatte informa nos limiers qu’elle recevait souvent les hommages appuyés de feu l’homme de lettres. La fouine de la commère leur révéla ensuite que la boulangère n’était pas la seule

pâtisserie que dégustait le galant. La poule du curé leur confessa finalement que nombre de paroissiens mâles supportaient, bien malgré eux, de jolies paires de cornes. C’est à ce stade de l’enquête que les deux compères croisèrent le Maire.

« L’hasard fait bien les choses, je voulais vous parler, inspecteur ».

— Le Lazare fait ce qu’il peut, Monsieur le Maire, je vous écoute.

— Inspecteur, je n’irai pas par quatre chemins. Vous êtes sur le point d’aboutir et il n’est dans l’intérêt de personne au village que notre boulanger – oui, c’est lui – finisse en prison pour ce qui a été un regrettable accident, une dispute, une chute, un coup qui part. J’en fus moi-même le témoin. Mais vous n’aurez jamais la moindre preuve et personne au village ne vous dira quoi que ce soit ! Mieux, nous serons dix à jurer qu’il était à boire un coup au bar avec nous à l’heure de ce funeste instant. Vous me semblez un brave homme,

Edgar, concluez à l’accident… Le facteur était un coucou sans scrupule qui n’a apporté que du malheur – paix à son âme de pécheur- mais nous ne pouvons pas nous passer de notre pain quotidien ! »

Edgar remercia le maire et repartit en se pinçant le nez comme chaque fois qu’il était perplexe. Le soir, autour d’une nouvelle ration de ratafia, consommée cette fois avec modération, la discussion avec son ami des îles alla bon train sur le cas de conscience que lui posait la situation. Le maire n’avait pas tout à fait tort, Lazare ne pouvait pas amener à la barre son perroquet et tous les passagers de l’Arche !

Au fond du verre, il trouva sa vérité. Le lendemain matin, Edgar Lazare fit ses valises et,

son oiseau sur l’épaule, se dirigea d’un pied léger vers la gare routière.

« Je vais conclure à l’accident, matelot…

— Ah, capitaine, je savais bien que vous étiez un pirate, au fond ! » L’oiseau eut à peine le temps de savourer sa réplique qu’il sentit l’homme se dérober sous ses pattes.

«Palsambleu ! » 

Avec l’élégance d’une patineuse, Edgar réussit à ne pas s’étaler sur le trottoir.

Une fois rétabli, il se pinça le nez. Mais chacun en aurait fait autant avec cette infâme odeur de crotte de chien nourri à la croquette qui parfumait l’incident.

« Voilà une histoire qui a bien failli se terminer par une chute ! Maudit cabot… » pesta l’inspecteur.

Son fidèle compagnon, qui s’était mis en sustentation le temps qu’il le fallait, vint se replacer délicatement sur son épaule et lui glissa au creux de l’oreille : « Le chihuahua de la coiffeuse a fait le coup ! » Edgar leva les yeux et aperçut un oiseau noir branché sur le câble du téléphone.

« Le corbeau ? »

— « Non capitaine, le corbeau parle par énigmes, là, c’est un alexandrin, donc c’est une corneille ! »

Décidément, j’ai beaucoup à apprendre de la fréquentation de la gent animale, pensa Edgar.

« Alors il nous reste deux choses à faire avant de quitter ce charmant lieu : primo, une bonne prune à la coiffeuse, deuzio, un coup de fil au maire, j’ai encore besoin d’un éclaircissement…

— D’habitude, l’éclaircissement, c’est la coiffeuse qui le fait ! » ne manqua pas d’ajouter le coquin d’oiseau.

Malgré les risques à circuler à pied sur ces trottoirs piégés, l’humeur était donc au beau fixe.

La coiffeuse n’en revint pas de la vitesse à laquelle la police pouvait remonter l’ADN canin.

« … je conclus à l’accident mais je suis tout de même curieux d’une chose, monsieur le Maire, comment avez-vous pu savoir où en était mon enquête ? »

Le maire eut un petit rire au bout du fil avant de lui répondre :

« J’ai moi-même un mainate, inspecteur… »

Didier CATTIAUT

Un texte qui nous a touché

 AQUARIUS

La mer autour de moi ressemble à ma savane
Où des vagues de vent vont jusqu’à l’horizon
Et qui frôlent les herbes avec de longs frissons
Et des ombres moirées coulent en caravanes

J’ai quitté mon village et mon père en pleurait
comme  pleurait aussi la vie qui m’entourait
Mais dans nos coeurs naïfs s’enflammait cet appel
Qui pousse vers le nord les enfants du Sahel

Ce matin, le moteur s’est tu dans un soupir

Qui nous dit l’Italie, lointaine à en mourir

La peur nous envahit comme une main hideuse
Qui fait griser les peaux, qui fait ternir les yeux
Qui tue ce qu’on rêvait, une aventure heureuse
Parce que nous étions jeunes et que nous étions deux
Ils savaient bien, ceux-là, qui riaient sur la plage
Qui riaent de nos peurs en poussant le canot
Après avoir volé notre argent et notre âge

Ils savaient bien ceux-là et j’en hurle de rage
Et je suis haine et peur et viennent des sanglots


Petite soeur violée, souris et sois sereine
Là-bas , le grand bateau fait hurler sa sirène

Loïc

Un texte que nous avons aimé…

Confinement

Con finement : il y a des gens qui sont cons de façon grotesque et d’autres qui le sont finement. Ceux-là sont souvent beaux parleurs, ils savent s’entourer de personnes qui les mettent en valeur. Ils sourient de tout, rient, parfois un peu bêtement, d’un bon mot. Si c’est un homme il aura une épouse bienveillante et accueillante qui saura lui poser délicatement une main sur l’avant-bras quand elle sentira qu’il est en passe de dévoiler sa ..connerie,  n’ayons pas peur des mots. Il peut s’entourer de beaux objets, de livres en vogue, de tableaux de maîtres pour le « paraître  » mais n’essayez pas d’en parler avec lui, il ne fera que hocher la tête d’un air entendu. Les amis qu’il fréquente viendront pour la bonne table, la cave bien fournie, la gentillesse de son épouse. Une fois hors de chez eux l’ami dira : » qu’est-ce qu’on a bien mangé et bien bu, cette femme est un véritable cordon bleu et adorable. » Ce à quoi la femme de celui-ci répondra : » par contre, lui, sous son apparence BCBG, ses sourires à tout va, qu’est-ce qu’il est con !

Oui rétorquera le mari, mais il l’est finement, c’est ça, c’est un con finement !!


Confi ne ment : Un bon confit ne ment jamais aux papilles gustatives d’un fin gourmet. Il le régale au-delà de ses espérances.  La viande idéalement confite se détache agréablement sous les dents de la fourchette, une fois en bouche c’est une explosion de saveurs ! Elle est tendre à souhait, raffinée, d’un goût subtil, ni trop sèche ni trop grasse, c’est l’extase. Les flageolets fraîchement persillés finiront de faire de cette bouchée de confit et sa garniture un plat dont on dira :  » c’est le petit Jésus en culotte de velours ! » 

Hé oui un bon confit ne ment jamais ! 

Confine ment :  C’était déjà une bien drôle d’idée d’appeler sa fille Confine et quand il s’avéra que c’était une sacrée menteuse ce fut le bouquet ! 

C’était sa mère qui avait choisi ce prénom, elle l’avait lu dans un livre dont elle ne put retrouver le titre.  Le père ne fut pas d’accord au début, cependant il avait une telle adoration pour sa femme qu’il lui céda, ne supportant plus ses pleurs. 

Petite, Confine était charmante, elle avait de jolies boucles blondes qui encadraient son visage et un sourire angélique qui faisait craquer tout le monde. La première fois qu’elle mentit ce fut juste pour tester, certaine de ne pas être crue. Voici l’histoire : 

Elle avait 5 ou 6 ans, c’était l’été, en rentrant de la plage sa mère lui donna une glace, Confine en réclama une deuxième aussitôt la première terminée. Sa mère refusa prétextant le dîner bientôt prêt.  Confine insista, trépigna, pleura à grosses larmes.  Elle n’avait pas vraiment envie de cette deuxième glace mais elle ne supportait pas ce refus catégorique, rien n’y fit, sa mère ne céda point.

Plus tard dans la soirée, ses parents étant dans le jardin, Confine, toujours désappointée, voulut se venger de sa mère ; elle chercha, fit le tour des pièces et trouva enfin.  Sur la table basse du salon trônait un vase que Confine trouvait moche, il valait cher paraît-il mais qu’est-ce qu’il était moche ! Quelle idée avait eu grand père d’offrir une chose si affreuse à sa mère.  D’un geste vif de la main elle le balaya de la table et le vase se brisa en mille morceaux sur le carrelage.

Alertés par le bruit, ses parents accoururent et constatèrent les dégâts. 

 » C’est pas moi, c’est Maxi (le chien de la maison) avec sa queue, je l’ai bien vu ! Vilain Maxi, vilain chien tu as cassé le joli vase de maman ! »

La mère, effondrée devant les débris épars du récipient auquel elle tenait tant, ne put retenir ses larmes. Elle avisa alors le chien couché près du canapé avec, lui sembla-t-il, un air coupable.  » Maxi file dans le garage cria-t-elle, tu es puni je ne veux plus te voir ! » Et elle fila enfermer le chien et rapporta pelle et balayette pour ramasser, le cœur gros, les restes du vase tant aimé. 

Confine retourna discrètement dans sa chambre, un peu stupéfaite malgré tout mais surtout contente de n’avoir pas été percée à jour. Son joli petit sourire angélique se mua en une grimace coquine.

Et depuis ce jour, forte de cette première expérience victorieuse, Confine ment…

Laure

Un texte que nous avons aimé

Nous avons eu un coup de cœur pour ce texte de Jean-Philippe Guedas publié sur le site du journal Libération. Jean-Philippe est un fidèle participant de l’atelier d’écriture du samedi.

 

Et toi, tu dis quelle heure ?

 

« J’ai 42 ans, je travaille depuis plus de 11 ans maintenant  comme titulaire dans l’atelier conditionnement d’un abattoir de volailles qui fournit essentiellement la grande distribution en poulets entiers et en escalopes, cuisses et plats cuisinés et aussi un peu en dindes.

 

Dire ce que c’est que le travail, ce que c’est que l’usine. C’est dire le bruit, c’est dire les bruits, le fracas de la chaîne qui te brise les tympans dès ton entrée dans l’atelier quand tu as oublié tes bouchons d’oreilles, qui te vaut encore des accouphènes et dont tu entends l’écho en dehors de l’atelier dans cette façon qu’ont des collègues de crier pour couvrir ce soudain silence,  les bruits de ta machine qui te permettent d’en détecter les pannes, ceux de chaque ligne prenant ou quittant leur poste qui marquent les heures à la place de ta montre.

 

Je pourrais aussi te parler de la chaîne et de son inexorable cadence, de ce corps qui mémorise chaque geste par coeur, de cette somme d’astuces et de ruses amassés par chacun, de ces rituels échangés pour devancer la machine et accumuler une seconde après l’autre cette petite monnaie d’avance qui te permet de faire souffler ta carcasse, de cette façon que tu as jusque dans la salle de pause d’avoir des gestes automatiques  et des rituels te permettant de ne rien gaspiller de ces 15 minutes qui filent si vite. Je pourrais encore te parler de l’attente, de l’ennui, de la fatigue, des odeurs de chaque atelier et de quantité d’autres choses, mais tout ceci compte pour rien si je ne t’ai pas parlé de cette heure qui ne t’appartient pas.

 

Je travaille en 2/ 7. Une semaine le matin, une semaine l’après midi. Chaque jeudi s’affiche dans le couloir de l’ atelier les horaires de la semaine suivante, fixés par la direction, ligne de production par ligne de production, équipes du matin, équipes d’après – midi,  équipes de journée, après consultation du CE. Mais ces horaires n’ont qu’une valeur indicative  » selon le volume des commandes et des stocks du jour « . Ils constituent un maxima, nous ne devons pas faire  plus de 8 h ni moins de 5 h de travail par jour. Si la feuille d’horaires indique que nous devons travailler de 13 h à 19 h nous n’irons pas au delà de 19 h . La majorité du temps cette prévision se réalise, mais nous pouvons aussi parfois finir à 18 h, s’il n’y pas assez de commandes ou de stocks pour aller au delà.

 

Quasiment chaque jour surgit donc entre collègues sur la ligne cette question qui tient à la fois du sésame, de la grille du tiercé, de la tasse de café autour duquel se réchauffer  « et toi, tu dis quelle heure ? » Nous soupesons à chaque fois nos chances de faire sauter le verrou des 19 h, méditons l’équation du jour, quantité de commandes,  volume des stocks, quantité et durée des pannes, humeur de la maîtrise. C’est que savoir à quelle heure on termine c’est aussi savoir à quelle heure tu iras pisser pour que ces quelques minutes que la chaîne t’accorde serve bien de coupure dans ta journée de travail. Trop tôt c’est du gâchis, trop tard ça n’en vaut plus la peine…

 

Mais cette décision se fait toujours en dehors de nous dans le bureau du chef d’atelier. Cette heure ne nous appartient pas. A mes débuts, flairant la bonne affaire dans nos désirs d’évasion, un chef d’atelier prit l’habitude  de nous brandir la carotte  » Si vous finissez vos commandes à telle heure, je vous libère ». Cette perspective nous faisait galoper jusqu’au bout du tunnel pour saisir la lumière. Nous pouvions bien calculer chaque vendredi ce que nous coûte de RTT d’être passé en dessous des 35 h hebdomadaires, chaque  sortie avant l’heure nous paraissait alors une libération. Il poussa même parfois son avantage jusqu’à débarquer 15 minutes avant la fin de la journée pour nous demander de rester 30 minutes de plus pour finir une commande en nous en comptant royalement 45.  Marchandage de patron.

 

Cette sorte de mystère et de suspense qui se dénoue à la fin de chaque journée c’est bien encore toujours la meilleure façon de décrire tout ce qui nous lie à notre employeur, la subordination. »

Jean-Philippe Guedas

 

lien pour retrouver ce texte sur le Net :

http://www.liberation.fr/france/2018/07/09/et-toi-tu-dis-quelle-heure-ou-la-question-de-l-arbitraire-patronal_1650763

Une surprise pour les amateurs de lecture

Vous aimez les livres ?

Cette semaine les ateliers d’écriture Kergrandpierre réservent une surprise aux participants passionnés de lecture !

Alors si vous êtes passionné de lecture et que vous hésitez encore à nous rejoindre, c’est le moment de vous inscrire pour participer à votre séance d’essai : appelez le 06 79 71 64 58 pour réserver votre place dans une des séances du vendredi 19 ou du samedi 20 janvier.

Au plaisir de vous rencontrer bientôt !

Les livres et textes cités au cours des ateliers d’écriture de septembre

– Je me souviens, Georges Perec, Hachette littérature, 1998. Réédité en Pléiade, 2017

– Enfance, Nathalie Sarraute, Gallimard, 1985

– L’invention de la solitude, Paul Auster, LGF, 1994

– Mon grand-père, Valérie Mréjen, éditions Allia, 2004

– La folle allure, Christian Bobin, Gallimard, 1995

– Trente autoportraits sur mon lit de mort, Éric Chevillard, http://www.eric-chevillard.net/t_trenteautoportraits.php.

– Le calepin d’un flâneur, Félix Leclerc, Biblio Fides, 2013

Livres présentés lors de la journée sur la nouvelle épistolaire

Cette bibliographie nous a été proposée par la librairie Le Silence de la Mer

– La lettre à Helga, Bergsveinn Birgisson, Zulma

– Une odeur de gingembre, Oswald Wynd, Folio

– Les singuliers, Anne Percin, Babel

– Le confident, Hélène Grémillon, Folio

– Le fusil de chasse, Yasushi Inoue, Le livre de poche

– Inconnu à cette adresse, Kathrine Kressmann Taylor, J’ai lu

– 84 Charing Cross Road, Hélène Hanff, Autrement