Ecriture résolutive

A mes genoux

Voilà, ce que je ne soupçonnais pas est arrivé. Je n’aurai pas cru imaginer il y a quelques années  relater ces faits sur la place publique, mais là vous ne me laissez pas le choix. Vous m’obligez à étaler ce que par amour propre on préfère éluder. Ce n’est pas parce que j’avais le vertige que vous avez refusé de bosser, les longues randonnées ne vous ont jamais fait peur, même s’il m’arrivait de refuser de vous solliciter, le vide aux faîtes de certains endroits m’empêchait de réagir sainement, jamais vous ne tremblâtes sur vos attaches. Je vous faisais confiance… Maintenant, je vous le dis sans détour, il se pourrait bien que cela vous arrive  de trembler et le gaz n’y est pour rien.

Qu’entends-je? Un rire sournois? Vous mettez ma parole en doute ? Le jour où ma jambe m’a trahi, vous devez vous en souvenir, jamais cela ne s’était produit, et copains comme cochons, à droite et à gauche, vous vous êtes donné le mot  « voyons combien de temps il va tenir », et bien le temps est venu, vous m’obligez à optimaliser mes déplacements, ne pas faire plus de pas que nécessaire…vous jouez avec le feu, c’est du moins ce que je ressens dans mes articulations, vous faites un parcours du combattant du moindre de mes mouvements.

J’entends des murmures… « à son âge, c’est normal, il est dans les statistiques… » mais les statistiques, on peut les bousculer et je vais vous apprendre de quelles façons on peut chahuter avec les tendances. Ouvrez bien vos cartilages :

Vous vous êtes gaussé des multiples injections dont vous auriez dû vous méfier, vous avez persisté à ne rien changer, fait vos mauvaises têtes de rotule… Mais il se pourrait que vous la perdiez, non pas sur le gibet de la Place de Gréve, mais dans un lieu aseptisé, où la scie remplace la guillotine. Vous êtes avertis, le sursis sera court.

Antoine

Célébration

Eloge de la carotte

Orange, blanche, violette, jaune, carotte tu peux avoir toutes couleurs, toutes saveurs.

Carotte, tu peux être de sable, ancienne ou lavée.

Je te touche afin de t’éplucher, il me faut te brosser sous l’eau, ôter la terre, le sable…

Ta forme longue et effilée, fine ou très pulpeuse fait saliver imaginant ton goût sucré, différent pour chaque couleur.

Il faut t’éplucher finement avant de pouvoir savourer le plaisir juteux de ta chair, je peux te croquer directement, ou te râper, faire de toi des rondelles, te cuire.

Si tu es violette, tu coloreras les autres aliments.

Carotte tu laisses le plaisir au bout de l’envie sans jamais formuler.

Je te regarde, déjà ce plaisir apporte satisfaction, puis ton goût sur la langue de jus sucré, volupté inavouée.

Carotte, te caresser avant de te croquer !

Dans le corps tu te transformes, je deviens couleur carotte, pulpe, chair, tu transformes mon essence, je deviens végétale, mon sang est comme ton jus, il coule sucré. Carotte je deviens lapin, cheval, animal. Je suis transformée, tu es dangereuse, tu es  belle.

Grace à toi, je me glisse dans le tout parmi ce qui fait la vie, l’essentiel ; petite chose insignifiante, tu deviens indispensable, ta couleur fascine, carotte je t’aime …d’amour.

Amélie

 

Un jour de la semaine

Dimanche 

Mon père ne travaille pas le dimanche et toute la maison s’active en silence.

Dans la cuisine le kanoun est allumé et les braises commencent à rougir.

Les morceaux d’agneau des brochettes ont mariné toute la nuit : huile d’olive, kesbour et cumin, puis, enfilés sur des fils de fer, un bouchon à chaque extrémité, ils sont prêts pour la grillade.

La grande table du déjeuner a été mise : au milieu trônent les kesras, une bouteille d’eau pétillante de la Cigogne et une bouteille de vin rouge d’Haït soila.

Nous revenons de la messe, ma mère, ma sœur aînée et moi, porteuses des gâteaux choisis à la pâtisserie : une pomme de terre en pâte d’amande avec ses yeux de beurre pour mon père, une grenouille verte pour moi, des mille-feuilles, des tartes aux fraises.

L’odeur de la graine de couscous arrosée d’eau salée et d’huile d’olive me happe et me fait saliver.

C’est dimanche chez nous, rue Arset el mash, à Marrakech, à la porte du Mellah,

près du marché des ferblantiers.

Abdula !

Frédérique

 

 

 

Métamorphose

C’est quand j’ai commencé à m’arrondir et rétrécir petit à petit, que je me suis mise à siffler quand j’avais mes vapeurs, que des questions m’ont traversées l’esprit.

Mes bras se sont amenuisés jusqu’à devenir de petites poignées de Bakélite, mon corps est devenu épais et métallique. Sur ma tête qui s’était aplatie subrepticement, se sont installés un bouchon et une autre poignée que l’on devait visser soigneusement, apprendrai-je plus tard.
Mais pour l’heure, j’étais dans mon fauteuil favori, incapable de m’en extirper.
Mon mari arriva.
 » Mais qui donc a eu l’idée de fiche ça là. N’importe quoi »
Il m’attrapa sans ménagement par une poignée et me rangea dans le placard sous l’évier, au milieu de casseroles et de poêles râlant contre cette intrusion.
J’y passais la nuit dans le noir, attendant la suite, incapable de trouver le repos.
Au matin mon époux prépara le petit déjeuner, ça sentait bon le café frais et le pain grillé. Le téléphone sonnât.
 » allô,ah c’est toi ma grande……..non je n’ai pas de nouvelles de ta mère……ben ça fait deux jours maintenant qu’elle n’est pas à la maison…..non,  je ne suis pas très inquiet, c’est pas la première fois que ça arrive…..mais si, souviens toi quand on l’a retrouvée sur une plage, avec des rayures rouges, une pin up tartinée d’ambre solaire étendue sur elle…..quelque chose de vraiment anormal, non je n’ai rien remarqué. Ah si , la SEB était posée sur un fauteuil hier soir…….écoute, viens déjeuner on reparlera de tout ça. »
De mon placard j’entendais tout ce qui se disait, impatiente de sortir de là.
La sonnette retentit, suivie par la voix de ma fille, un peu essoufflée et inquiète.
« Je vais te faire une ratatouille, lui proposa son père.
Je fus sortie de mon étagère, remplie de légumes variés et d’eau froide puis posée sur le gaz qui me chauffât rapidement le fondement de façon insupportable.
Pitié ça brûle! Je mis mon sifflet en mouvement pour les alerter, une vapeur de détresse s’en échappât, j’étais étourdie, brûlante.
 » Baisse un peu le feu ma fille, on dirait que la cocotte va s’envoler. Je n’ai jamais vu ça. Tu as bien fermé le couvercle?
C’est drôle on dirait qu’elle est en colère, comme ta mère quand elle essaye de nous dire quelque chose et n’y arrive pas. »
Nadine

Un évènement récurrent

L’abandon d’un animal aimé

Kulup

J’ai 10 ans, c’est l’indépendance au Maroc. On va quitter Marrakech.

Mon père l’a décidé.

Je vais abandonner Kulup, mon beau chat noir aux yeux verts.

J’ai beaucoup de chagrin. Aussi ma mère cherche une bonne personne pour l’accueillir.

C’est une vieille dame, Mimi Pérone, qui joue au tennis avec elle, qui va accueillir mon matou.

Mais, dès le premier jour, il s’échappe.

Je ne le reverrai plus.

 

Boulous

J’ai 18 ans. Mon père m’a offert, l’année précédente, une petite chatte siamoise, Boulous.

Cette petite bête n’aime que moi et je m’en suis mal occupé.

Elle était fragile et mourut d’une occlusion intestinale.

C’était l’année du bac….

Petit Louis

J’ai 25 ans, mariée depuis 2 ans.

Nous avons accueilli bébé, Petit Louis, devenu un gros matou rayé jaune.

Je n’ai pas voulu le faire castrer et la vie en appartement lui est devenu insupportable.

Nous l’avons emmené en Auvergne, chez mes beaux-parents, à la campagne.

Il y est mort, écrasé par une voiture.

 

La Puce

J’ai 32 ans, je viens de divorcer et laisser notre petite chatte rayée, La Puce, à mon mari, qu’elle « engueule » chaque soir à son retour, ne comprenant pas mon absence.

Elle mourra également en Auvergne.

 

Lili et Léo

J’ai attendu un âge plus que mûr pour m’autoriser à reprendre un animal.

En fait, ils sont deux, frère et sœur.

Ils s’appellent Lili et Léo, heureux comme des coqs en pâte, passant leur temps libre au jardin.

Mes deux beaux chartreux me consolent de mes abandons successifs de ma vie antérieure.

Frédérique

Un objet : Ex-voto Mexicain

L’ex voto

  Sur la grande table, devant moi, parmi quelques objets hétéroclites, un objet insolite à mes yeux, dont on me dit qu’il est un ex voto venant du Mexique…

 C’est un pied. Oui, un pied en bois, un ébauchoir de cordonnier peut-être, celui d’un petit pied, pour un soulier d’enfant… Un ex voto de …cordonnier ?

Le talon est ferré et tout ce pied incongru est recouvert de petites figures symboliques, on dirait du laiton, pointées dessus, à l’aide de petites pointes semence…      Je vois le geste qui les martèle, précis…et j’entends le tap-tap tap réglier…

  Ce sont des mains et des bras, détachés, flottants, des jambes aussi, des corps démembrés, le cœur est représenté plusieurs fois, différemment, mais toujours reconnaissable, des têtes volantes, de profil et de face, des visages, des yeux , seuls , par paires, des regards glacés, des postures humaines , une femme en extase, un homme agenouillé, j’en compte même plusieurs…et… des animaux  : quelques vaches, au moins quatre, un cochon, des chiens, le coq est là aussi, et à plusieurs reprises, des croix religieuses, des clefs, des véhicules automobiles…

 L’objet est petit : il tient  dans ma main, avec une bonne prise qui l’enveloppe bien. C’est agréable de le tenir ainsi, ce petit pied d’enfant sans aspérité, mais il est lourd et froid : tout ce métal plaqué contre le bois !

 Il faut que je le pose.

 Ma paume garde en creux la mémoire de ces multiples messages venus d’ailleurs, ils me picotent, se signalent, s’insinuent, s’imposent à ma main. Ils me disent… je ne comprends pas, je les ressens, je les sais là. Oui, oui, je vous entends, mais quoi ?

 Cet objet n’est pas neutre, il me parle encore au creux de la main après qu’elle l’ait quitté, dans un langage que je ne peux entendre.

 Tout semble étrangeté, un puzzle symbolique et je n’ai pas la moindre clef…

 Il fait loin, il fait triste, il fait spleen de ces énigmes.

 Je sais, je sais… je sais qu’un ex voto est un objet fusionné aux croyances, Celles-ci m’intriguent, et…comme je ne trouve pas une once d’amorce d’explication, je ne peux cheminer vers cet Autre qui l’a un jour investi.

 Cet objet est chargé, d’ailleurs, il m’attaque, il m’assèche, il absorbe mes mots et me laisse sans eux.

 Pourtant il est charmeur, par son étrangeté même, par sa taille, par sa forme aussi, si adaptée à celle de ma main , par sa couleur un peu éteinte, si douce, par sa présence, il est en train de me séduire…Drôle de rencontre que celle qui me laisse ainsi, étrangère, sur une autre rive ! Ma main, elle, parle encore.

Clara

Le jeu de puces

Je me souviens  de notre chambre d’enfant que je partageais avec mon frère.

Les rideaux de la fenêtre, alors neufs et transparents, étaient striés de fils de couleur, bleu, rouge et vert.

Il y avait bizarrement aussi un lavabo qui nous a permis de bonnes batailles de pistolet à eau.

C’est sur le linoleum vert du sol que nous jouions au jeu de puces.

Nous avions reçu à un noël une grosse valise bourrée de jeux divers : petits chevaux, nain jaune, dames et même échecs, jeu de cartes….

C’est là, sans doute, que mon frère s’est découvert des talents d’illusionniste.

A l’adolescence, avec son copain Gérard, il allait chez les bonnes sœurs augustines, en bas de notre square, se faire la main et divertir les vieilles dames retraitées accueillies dans ce couvent.

C’est dans la chapelle de ce couvent qu’eut lieu la messe d’enterrement de mon père et, 20 ans plus tard, celle de ma mère.

Et voilà comme un jeu de puces vous ramène en arrière…. En un saut de puce, bien sûr !

Frédérique

 

 

Une souris verte

Elle trottine sur le tapis du salon, moustaches dressées, museau frémissant, ses petites oreilles pointues pareilles à des antennes captant le moindre mouvement autour d’elle.

Je reste immobile, fasciné par son pelage vert émeraude et ses ongles nacrés qui grattent doucement les fibres du tapis.

La première fois que je l’ai vue, elle courait dans l’herbe. Ton sur ton, je ne l’avais pas aperçue tout de suite, je n’avais pas compris ce qu’était cette chose qui se déplaçait sur la pelouse du jardin. Quand j’ai appelé Papa pour la lui montrer, elle avait disparu. Papa ne m’a pas cru.

Je l’ai revue plusieurs fois. On croirait qu’elle fait exprès de se sauver quand j’appelle Papa. Il ne me croit toujours pas. Maintenant je ne dis plus rien. Il a menacé de m’emmener chez le docteur, il dit qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez moi.

Pourtant je la vois, là, sur le tapis du salon. C’est bien elle, je ne suis pas fou. Pourquoi est-elle entrée dans le salon? C’est dangereux. L’autre jour Papa a dit : « Si je la vois, je l’attrape et je la trempe dans l’eau, on verra bien si elle déteint! Ha ha ha! Et si c’est une vraie, le chat la mangera et on n’en parlera plus. »

Va-t’en vite petite souris, retourne courir dans l’herbe. Je te promets que j’irai te retrouver. On sera amis et ça restera un secret entre nous.

Une souris verte qui courait dans l’herbe…

Claire

Une comptine pour les grands

Une comptine pour les grands

Il était une fois, dans la forêt de Brocéliande, un enfant loup qui hurlait.

Il était une fois, aux marches du Palais, une tant belle fille qui attendait

Il était une fois, dans la savane herbeuse, Rikitiki  la mangouste qui chassait

Il était une fois, dans son palais de praline, Dame Tartine qui chantait

Mais jamais il ne sera là, celui qui me prendra ma liberté… Poil au nez !

Frédérique