Un texte hors atelier

VOYAGE DANS LES COTES DU NORD

Sa 4CV s’appelait Trotte Menue. Comme la petite souris accrochée au clignotant du tableau de bord. C’était une 4CV « affaires », reconnaissable aux pare-chocs et aux poignées de porte de la couleur beige clair de la carrosserie. Son amie Ginette, qui était riche, avait une 4CV « luxe », bleu-marine avec les poignées de porte et les pare-chocs chromés.

Sitôt fermé pour le mois d’août le magasin de raquettes de tennis où elle travaillait à Paris, ma tante venait me chercher chez mes parents dans la Sarthe pour m’emmener avec elle chez mes grand-parents dans les Côtes du Nord. Elle ne s’arrêtait que pour déjeuner, ce qui réduisait le risque de disputes avec mon père sur des sujets sensibles comme la chasse, qui ne manquaient pas de ressurgir pendant les repas de Noël. La conversation portait alors sur le trajet. « Tu passes par Mayenne ou par Laval » ? Nous passions toujours par Laval.

La traversée de la Mayenne était plutôt rectiligne mais accidentée et la 4CV était parfois à la peine dans les montées, ce qui amenait ma tante à jouer de la boîte de vitesses. Heureusement, il y avait les descentes pour doubler les camions et les caravanes. A Rennes, nous longions les quais de la Vilaine, nous étions en Bretagne mais encore loin du but. Quand nous arrivions dans les Côtes du Nord à Saint-Jouan-de-l’Isle, je commençais à me réjouir mais ma tante me rappelait que nous n’étions pas arrivés. « C’est long les Côtes du Nord, et nous allons à l’autre bout». La côte d’Yffiniac et ses marchands d’oignons au bord de la route annonçaient Saint-Brieuc. C’est là que nous voyions la mer pour la première fois, nous la guettions du pont d’où nous pouvions l’apercevoir brièvement.

Après, nous la quittions pour ne la retrouver qu’à l’arrivée. J’aimais traverser Guingamp et sa jolie place arborée entourée de vieilles maisons à colombages ou aux façades recouvertes d’ardoise, avant d’enchaîner les virages en descendant vers Belle-Isle-en-Terre. Nous passions alors à côté du château de Lady Mond construit en 1938, légué à la commune après sa mort et devenu la plus belle école primaire de Bretagne, selon mon grand-père qui aimait raconter l’histoire de cette fille du pays. Marie-Louise Le Manac’h, paysanne pauvre et seule fille au milieu d’une fratrie de dix, était partie à 16 ans à Paris où elle avait pu assister aux funérailles de Victor Hugo. Sa beauté, son esprit et son fort caractère l’avaient introduite dans le milieu artistique et culturel de la capitale. Après quelques aventures dont une avec un prince Espagnol, elle avait épousé un richissime industriel Anglais anobli. Une fois veuve, elle était revenue s’installer dans sa commune natale et avait fait construire ce château sur l’emplacement de la ferme de ses parents. Sa fortune lui avait permis de financer de nombreuses associations culturelles et caritatives qui ont marqué le pays. Après le rappel rituel de cette histoire digne d’un conte de fées, nous apercevions enfin la chapelle de Keramanac’h au bord de la route : nous étions presque arrivés !

Ma grand-mère nous attendait sur le perron de la maison. Elle ne savait pas à quelle heure nous étions partis car mon grand-père ne voulait plus de téléphone depuis qu’il était retraité. « Pas trop de chauffards sur la route ? » demandait-elle.

« C’est qu’elles sont dangereuses maintenant, avec toute cette circulation ». Et d’enchaîner sur les drames locaux. « Tu sais que le médecin de Lanmeur est mort dans un accident de voiture ? Une chouette l’a percuté la nuit alors qu’il allait visiter un malade ». « Pauvre bête », avait répliqué ma tante, autant pour choquer ma grand-mère que pour amuser mon grand-père dont on devinait le sourire derrière sa moustache avec ses yeux qui plissaient. Moi, je me disais que c’était dangereux de vivre à Lanmeur, avec un nom pareil.

J’étais pressé d’aller à la plage, mais le programme était établi. Il fallait d’abord ramasser les patates, les haricots et les petits pois. Mais promis, après nous irions à la plage. Sauf que la marée serait basse et que nous ne pourrions pas nous baigner. Pas grave disait ma tante, en attendant qu’elle monte, nous ramasserons les coques. C’est facile, il suffit de chercher les petits trous dans le sable. Mais j’ai beau creuser, ça ne marche pas à tous les coups. Et puis j’en ai assez de regarder tout le temps par terre. Je préfère regarder la mer, mais elle est toujours aussi loin, derrière le rocher rouge. Quand j’ai le courage de marcher jusque là, j’ai de l’eau aux chevilles, et je dois continuer à marcher longtemps pour en avoir jusqu’aux genoux. Tout ça à cause des patates, des haricots et des petits pois. De quoi me dégoûter des potagers et de la pêche à pied.

Heureusement, il y avait aussi les tournois de tennis que ma tante disputait pour conserver son classement. J’aimais bien l’accompagner, même si ça ne plaisait qu’à moitié à ma grand-mère. Elle s’inquiétait que je puisse rester sans surveillance pendant que ma tante jouait, elle avait peur que je me fasse enlever comme le fils Peugeot. Je ne voyais pas trop le rapport, même si nous avions le même prénom. On était quand même moins riches que les Peugeot. Peut-être aussi que ma grand-mère se disait qu’à 35 ans, il était temps que sa fille passe un peu moins de temps à jouer au tennis et un peu plus à chercher un mari. Mais moi, ça me convenait bien.

Il y avait trois chambres dans la maison de mes grand-parents, qui dormaient chacun dans la leur. Celle de mon grand-père m’impressionnait avec les portraits et les photos de famille. Ils n’avaient pas l’air commode, ses ancêtres, qui étaient aussi les miens. Après, j’ai compris qu’ils devaient prendre la pose, alors forcément, ils n’étaient pas très naturels. La chambre de ma grand-mère était beaucoup plus lumineuse, dans les tons rose pâle, avec une penderie claire et une petite bibliothèque de romans d’amour du début du siècle – c’était encore le vingtième – que je me suis bien amusé à lire plus tard. Leurs deux chambres communiquaient par un balcon au sud, sur lequel je ne les ai jamais vus ensemble. Il faut dire qu’il était petit ce balcon, plus esthétique que pratique.

Ma tante et moi partagions la troisième chambre, qui avait deux lits opposés. Quand nous étions couchés, elle n’avait pas besoin de me lire une histoire. Nous bavardions et refaisions la journée, commentions les événements marquants et les personnes rencontrées, évoquions les bons souvenirs et les perspectives des journées à venir. J’aimais ces moments où nous discutions sur un pied d’égalité, je me sentais grand, comme si je n’étais plus un enfant.

Eric.

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